Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/53

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moi une telle pensée ! Shakespeare a pu retoucher une ancienne farce représentée par la troupe du comte de Pembroke, The Taming of a shrew, et en faire cette rare comédie, la Sauvage apprivoisée. Il a pu relire le Promos and Cassandra de George Whetstone, et en extraire ce poëme profond, Mesure pour mesure. Il a pu revoir le vieux King John anonyme, et nous léguer ce drame si grandement épique, le roi Jean. Il a pu réviser le primitif King Leir, et le transfigurer dans son prodigieux Roi Lear. Mais, malgré toute sa puissance, Shakespeare n’a pu faire de Titus Andronicus une œuvre sympathique. Il y a dans ce drame un irrémédiable vice originel que le génie n’a pu pallier ; ce vice, c’est le sujet lui-même. Quelque effort que le grand peintre de l’humanité ait fait pour lui donner de la vie et de l’éclat, Titus Andronicus n’en reste pas moins un horrible écorché. La poésie shakespearienne, malgré tous ses charmes, n’a pu dissiper l’horreur de cette sinistre légende :

Titus Andronicus, général romain, ordonne, après une victoire, que, sur la tombe de ses enfants morts à la guerre, on égorge le fils aîné de la reine vancue, Tamora ; malgré les supplications de la reine, l’ordre est exécuté, et le jeune prince est dépecé à coups d’épée, puis brûlé. Tamora a juré de venger son enfant. Devenue impératrice par son mariage avec l’empereur Saturninus, elle complote avec son amant, le more Aaron, la perte d’Andronicus et de sa famille. Excités par Tamora, ses fils, Chiron et Démétrius, assassinent Bassianus que Lavinia, fille de Titus, vient d’épouser, puis violent Lavinia sur le cadavre de son mari, puis lui arrachent la langue et lui coupent les bras pour empêcher une dénonciation, et enfin imputent l’assassinat commis aux deux fils de Titus, Quintus et Martius, qui, malgré leur innocence, sont décapités par ordre de l’empereur ; en vain Titus s’est coupé la main droite pour sau-