Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 2.djvu/23

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Si, dès que l’histoire l’y convie, Shakespeare s’abandonne aussi volontiers aux effusions de son patriotisme, s’il est à ce point fasciné par la grandeur militaire de son pays, s’il évoque avec une joie aussi visible le souvenir des exploits accomplis par ses aïeux, comment se fait-il qu’il n’ait pas été tenté de ressusciter sur la scène les conquérants populaires qui, au quatorzième siècle, avaient commencé contre la France la guerre de Cent ans ? Lui qui célébrait si magnifiquement Azincourt, comment a-t-il pu reléguer dans l’oubli Crécy et Poitiers ? Lui, le chantre ému des gloires nationales, comment a-t-il pu proscrire de sa narration dramatique les deux aînées de cette génération de victoires ? Convenez-en, ce silence est étrange. Raconter l’histoire d’Angleterre et omettre ainsi deux des faits les plus mémorables de cette histoire, quelle singulière lacune ! Est-ce à dire que Shakespeare, dans sa partialité pour Henry V, ait systématiquement voulu sacrifier à la gloire de ce roi la renommée d’Édouard III et l’illustration du prince Noir ? a-t-il craint d’atténuer par un rapprochement redoutable l’éclat de cette figure favorite ? Nullement ; l’admirateur du vainqueur d’Azincourt n’a pas été à ce point injuste pour les triomphateurs de Crécy et de Poitiers. Il a au contraire exalté leur mémoire, chaque fois qu’il en a eu l’occasion. Souvenez-vous de la sinistre tragédie de Richard II. Là les ombres outragées de ces morts fameux sont sans cesse invoquées. La dégradation du roi Richard est constamment rapprochée de la grandeur du roi Édouard. Toujours la chute du petit-fils est mesurée à la majesté de l’aïeul. C’est pour avoir versé « le sang sacré » d’Édouard III, en assassinant Glocester, que Richard II méritera d’être frappé à son tour par son cousin Bolingbroke. Ce sang sacré, une fois répandu, va crier vengeance et se révolter contre le prince dénaturé. Quand le duc d’York éperdu, après avoir reproché à Richard II ses actes monstrueux, veut lui mon-