Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1863, tome 4.djvu/269

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l’un est exempt du fardeau d’une stérile science, et l’autre ne connaît pas le fardeau d’une ennuyeuse et accablante indigence. Voilà les gens pour qui le temps va l’amble.

ORLANDO.—Avec qui va-t-il au galop ?

ROSALINDE.—Avec un voleur que l’on conduit au gibet : quoiqu’il aille aussi doucement que ses pieds puissent se poser, il croit arriver toujours trop tôt.

ORLANDO.—Et avec qui le temps s’arrête-t-il ?

ROSALINDE.—Avec les avocats en vacations, car ils dorment d’un terme à l’autre, et alors ils ne s’aperçoivent pas comme le temps chemine.

ORLANDO.—Où demeurez-vous, beau jeune homme ?

ROSALINDE.—Avec cette bergère, ma sœur, ici sur les bords de cette forêt, comme une frange sur un jupon.

ORLANDO.—Êtes-vous native de cet endroit ?

ROSALINDE.—Comme le lapin que vous voyez habiter le terrier où sa mère l’enfanta.

ORLANDO.—Il y a dans votre accent quelque chose de plus fin, que vous n’auriez pu l’acquérir dans un séjour si retiré.

ROSALINDE.—Plusieurs personnes me l’ont déjà répété ; mais à dire vrai, j’ai appris à parler d’un vieil oncle religieux, qui dans sa jeunesse vécut dans le monde, et qui connut trop bien la galanterie, car il devint amoureux. Je lui ai entendu faire bien des sermons contre l’amour, et je remercie Dieu de n’être pas née femme, pour n’être pas exposée à toutes les folies et aux étourderies dont il accusait tout le sexe en général.

ORLANDO.—Vous rappelleriez-vous quelques-uns des principaux défauts qu’il imputait aux femmes ?

ROSALINDE.—Il n’y en avait point de principaux ; ils se ressemblaient tous comme des pièces de deux liards ; chaque défaut lui paraissait monstrueux, jusqu’à ce qu’un autre défaut vînt faire le pendant.

ORLANDO.—Nommez-moi, je vous prie, quelques-uns de ces défauts.

ROSALINDE.—Non ; je ne veux faire usage de mon remède que sur ceux qui sont malades. Il y a un homme qui parcourt la forêt et qui gâte nos jeunes arbres, en