Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1863, tome 4.djvu/299

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


ROSALINDE.—Omon cher Orlando, combien je souffre de vous voir ainsi votre cœur en écharpe !

ORLANDO.—Ce n’est que mon bras.

ROSALINDE.—J’avais cru votre cœur blessé par les griffes de la lionne.

ORLANDO.—Il est blessé, mais c’est par les yeux d’une dame.

ROSALINDE.—Votre frère vous a-t-il dit comme j’ai fait semblant de m’évanouir lorsqu’il m’a montré votre mouchoir ?

ORLANDO.—Oui ; et des choses plus étonnantes que cela.

ROSALINDE.—Oh ! je vois où vous en voulez venir… En effet, cela est très-vrai. Il n’y a jamais rien eu de si soudain, si ce n’est le combat de deux béliers qui se rencontrent, et la fanfaronnade de César : Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Car votre frère et ma sœur ne se sont pas plus tôt rencontrés qu’ils se sont envisagés ; pas plus tôt envisagés, qu’ils se sont aimés ; pas plus tôt aimés, qu’ils ont soupiré ; pas plus tôt soupiré, qu’ils s’en sont demandé l’un à l’autre la cause ; ils n’ont pas plus tôt su la cause, qu’ils ont cherché le remède : et, par degrés, ils ont fait un escalier de mariage qu’il leur faudra monter incontinent, ou être incontinents avant le mariage : ils sont vraiment dans la rage d’amour, et il faut qu’ils s’unissent. Des massues ne les sépareraient pas.

ORLANDO.—Ils seront mariés demain, et je veux inviter le duc à la noce. Mais hélas ! qu’il est amer de ne voir le bonheur que par les yeux d’autrui ! Demain, plus je croirai mon frère heureux de posséder l’objet de ses désirs, plus la tristesse de mon cœur sera profonde.

ROSALINDE.—Quoi donc ! ne puis-je demain faire pour vous le rôle de Rosalinde ?

ORLANDO.—Non, je ne puis plus vivre de pensées.

ROSALINDE.—Eh bien, je ne veux plus vous fatiguer de vains discours. Apprenez donc (et maintenant je parle un peu sérieusement) que je sais que vous êtes un cavalier du plus grand mérite.—Je ne dis pas cela pour vous donner bonne opinion de ma science…, parce que je dis