Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1864, tome 1.djvu/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

amusement et un besoin. La poésie dramatique dépend, plus que tout autre genre, de cette profonde et générale union des arts avec la société. Elle ne se contente point des tranquilles plaisirs d’une approbation éclairée ; il lui faut de vifs élans et de la passion ; elle ne va pas chercher les hommes dans le loisir et la retraite pour remplir des moments donnés au repos ; elle veut qu’on accoure et se précipite autour d’elle. Un certain degré de développement et aussi de simplicité dans les esprits, une certaine communauté d’idées et de mœurs entre les diverses conditions sociales, plus d’ardeur que de fixité dans les imaginations, plus de mouvement dans les âmes que dans les existences, une activité morale vivement excitée, mais sans but impérieux et déterminé, de la liberté dans la pensée et du repos dans la vie ; voilà les circonstances dont la poésie dramatique a besoin pour briller de tout son éclat. Elles ne se sont jamais réunies chez les peuples modernes aussi complètement ni dans une aussi belle harmonie que chez les Grecs. Mais partout où se sont rencontrés leurs principaux caractères, le théâtre s’est élevé ; et ni les hommes de génie n’ont manqué au public, ni le public aux hommes de génie.

Le règne d’Élisabeth fut, en Angleterre, une de ces époques décisives, si laborieusement atteintes par les peuples modernes, qui terminent l’empire de la force et ouvrent celui des idées : époques originales et fécondes où les nations s’empressent aux fêtes de l’esprit comme à une jouissance nouvelle, et où la pensée se forme, dans les plaisirs de la jeunesse, aux fonctions qu’elle doit exercer dans un âge plus mûr.

À peine reposée des orages qu’avaient promenés sur son territoire les fortunes alternatives de la Rose rouge et de la Rose blanche, agitée, épuisée de nouveau par la capricieuse tyrannie de Henri VIII et la tyrannie haineuse de Marie, l’Angleterre ne demandait à Élisabeth, aux jours de son avènement, que l’ordre et la paix.