Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1865, tome 1.djvu/78

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prince de la légende, il ne l’eût pas laissée échapper, lui ; il n’eût pas eu tous ces scrupules ; il eût marché droit au but, et il eût tué le tyran, sans se soucier qu’il allât au ciel ou en enfer, pourvu que la terre fût débarrassée de lui. — Mais Hamlet n’est pas Amleth ; ce n’est pas un prince barbare ayant pour ambition unique de régner, c’est un penseur qui a longtemps médité sur la vie future, et qui veut que sa vengeance atteigne le criminel, non-seulement dans ce mondes, mais dans l’autre.

Cependant cette hésitation a des suites fatales. Le prince, qui vient d’épargner le roi, se rend auprès de la reine. Alors a lieu entre la mère et le fils cette fameuse scène dont Shakespeare a emprunté à Belleforest les principaux incidents. C’est là qu’Hamlet, entendant du bruit dans la chambre, saute sur une tapisserie l’épée à la main, et tue l’espion qui l’écoutait.

Dans la légende, la mort de cet espion n’a aucune importance, l’homme tué n’a pas même de nom, c’est « un des amis » de Fengon, un courtisan quelconque. Amleth jette le cadavre aux pourceaux, et l’affaire en reste là. Mais dans le drame, il en est tout autrement, ce meurtre a des conséquences incalculables. C’est de cet accident qui passe inaperçu dans la légende que le poëte anglais va faire naître son dénoûment.

Ici se révèle encore l’originalité de Shakespeare. Cet espion que tue Hamlet, et que Belleforest n’a pas même nommé, Shakespeare a fait de lui le père d’Ophelia et de Laertes ; il a fait de lui Polonius.

Ces trois figures, Polonius, Ophélia, Laertes, appartiennent en propre à Shakespeare. La figure de Polonius est à peine indiquée dans la légende, celle d’Ophelia l’est moins encore, et il faut y mettre de la complaisance pour la reconnaître dans « la damoiselle qui aimait Amleth dès son enfance, et eût été bien marrie de son désastre