Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/400

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plus gracieux. César fut très-joyeux de ces propos, se persuadant de là qu’elle désirait fort assurer sa vie : si lui fit réponse qu’il lui donnait non-seulement ce qu’elle avait retenu pour en faire du tout à son plaisir, mais qu’outre cela il la traiterait plus libéralement et plus magnifiquement qu’elle ne saurait espérer : et ainsi prit congé d’elle, et s’en alla pensant l’avoir bien trompée, mais étant bien trompé lui-même. »

(33) « Or y avait-il un jeune gentilhomme nommé Cornelius Dolabella, qui était l’un des mignons de César, et n’était point mal affectionné envers Cléopatra : celui-ci lui manda secrètement, comme elle l’en avait prié, que César se délibérait de reprendre son chemin par la Syrie, et que dedans trois jours il la devait envoyer devant avec ses enfants. Quand elle eut entendu ces nouvelles, elle fit requête à César, que son bon plaisir fût de lui permettre qu’elle offrît les dernières oblations des morts à l’âme d’Antonius : ce qui lui étant permis, elle se fit porter au lieu de sa sépulture, et là, à genoux, embrassant le tombeau avec ses femmes, se prit à dire les larmes aux yeux : Ô cher seigneur Antonius, je t’inhumai naguères étant encore libre et franche, et maintenant te présente ces offertes et effusions funèbres étant prisonnière et captive, et me défend-on de déchirer et meurtrir de coups ce mien esclave corps, dont on fait soigneuse garde seulement pour triompher de toi : n’attends donc plus autres honneurs, offrandes ni sacrifices de moi. Tant que nous avons vécu, rien ne nous a pu séparer d’ensemble : mais maintenant à notre mort je fais doute qu’on ne nous fasse échanger les lieux de notre naissance : et comme toi, Romain, as été ici inhumé en Égypte, aussi moi, malheureuse Égyptienne, ne sois en sépulture en Italie, qui sera le seul bien que j’aurai reçu de ton pays. Si donc les dieux de là où tu es à présent ont quelque autorité et puissance, puisque ceux de par deçà nous ont abandonnés, ne souffre pas qu’on emmène vive ton amie, et n’endure qu’en moi on triomphe de toi, mais me reçois avec toi et m’ensevelis en un même tombeau : car, combien que mes maux soient infinis, il n’y en a pas un qui m’ait été si grief à supporter comme le peu de temps que j’ai été contrainte de vivre sans toi. Après avoir fait telles lamentations, et qu’elle eut couronné le tombeau de bouquets, festons et chapeaux de fleurs, et qu’elle l’eut embrassé fort affectueusement, elle commanda qu’on lui apprêtât un bain, puis quand elle se fut baignée et lavée, elle se mit à table où elle fut servie magnifiquement. Et cependant qu’elle dînait, il arriva un paysan des champs qui apportait un panier : les gardes lui de-