Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/438

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ments commencèrent à l’environner et traiter de telle sorte, qu’elle ne sut oncques clore les yeux, mais se tournant, ça et là, fantastiquait diverses choses en son esprit, faisant tantôt état de retrancher du tout cette pratique amoureuse, tantôt de la continuer. Ainsi était la pucelle agitée de deux contraires desquels l’un lui donnait adresse de poursuivre sa délibération, l’autre lui proposait le péril éminent auquel indiscrètement elle se précipitait, et après avoir longtemps vagué en ce labyrinthe amoureux, ne savait enfin à quoi se résoudre, mais elle pleurait incessamment et s’accusait soi-même, disant : « Ah ! chétive et misérable créature, dont procèdent ces inaccoutumées traverses que je sens en mon âme qui me font perdre le repos ! Mais, infortunée que je suis, que sais-je si ce jouvenceau m’aime comme il dit ? Peut-être que, sous le voile de ses paroles amieilées, il me veut ravir l’honneur pour se venger de mes parents qui ont offensé les siens, et par ce moyen me rendre par une éternelle infamie la fable du peuple de Vérone. » Puis soudain après elle condamnait ce qu’elle soupçonnait au commencement, disant : « Était-ce possible que, sous une telle beauté et accomplie douceur, déloyauté et trahison eussent mis leur siège ? S’il est ainsi que la face est la loyale messagère des conceptions de l’esprit, je me puis assurer qu’il m’aime : car j’ai expérimenté tant de mutation de couleur en lui, lorsqu’il parlait à moi, et l’ai vu tant transporté et hors de soi, que je ne dois souhaiter autre plus certain augure de son amitié en laquelle je veux persister, immuable jusques au dernier soupir de ma vie, moyennant qu’il m’épouse, car peut-être que cette nouvelle alliance engendrera une perpétuelle paix et amitié entre sa famille et la mienne. »

Arrêtée en cette délibération, toutes les fois qu’elle avisait Rhoméo passer devant sa porte, elle se présentait