Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/440

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et la servitude que j’ai à vous, ne désirant la conserver pour aise que je sente ni pour autre regard fors que pour vous aimer, servir et honorer, jusques au dernier soupir d’icelle.

Soudain qu’il eut donné fin à son propos, lors amour et pitié commencèrent à s’emparer du cœur de Juliette, et tenant sa tête appuyée sur une main[1], ayant la face toute baignée de larmes, répliqua à Rhoméo :

— Seigneur Rhoméo, je vous prie de ne plus me remémorer ces choses : car la seule appréhension que j’ai d’un tel inconvénient me fait balancer entre la mort et la vie, étant mon cœur si uni au vôtre, que vous ne sauriez recevoir le moindre ennui de ce monde, auquel je ne participe comme vous-même, vous priant au reste que si vous désirez votre salut et le mien, que vous m’exposiez en peu de paroles quelle est votre délibération pour l’avenir : car, si vous prétendez autre privauté de moi que l’honneur ne le commande, vous vivez en très-grande erreur : mais si votre volonté est sainte et que l’amitié, laquelle vous dites me porter, soit fondée sur la vertu, et quelle se consomme par mariage, me recevant pour votre femme et légitime épouse, vous aurez telle part en moi que, sans avoir égard à l’obéissance et révérence que je dois à mes parents ni aux anciennes inimitiés de votre famille et de la mienne, je vous ferai maître et seigneur perpétuel de moi et de tout ce que je possède, étant prête et appareillée de vous suivre partout où vous me commanderez : mais si votre intention est autre, et que vous pensez recueillir le fruit de ma virginité, sous

  1. Ce trait pittoresque a été ajouté par Pierre Boisteau au texte original. Shakespeare l’a littéralement reproduit dans ce vers que dit Roméo apercevant Juliette à son balcon :

    See, how she leans her cheek upon her hand !
    « Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! »