Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/70

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environs une chétive échoppe où se dessèchent une tortue, un alligator empaillé et des peaux de poissons monstrueux ; sur sa devanture « sont épars, pour faire étalage, des boîtes vides, des pots de terre verdâtres, des vessies, des graines moisies, des restes de ficelles et de vieux pains de rose. » Roméo se rappelle minutieusement ces détails qui confirment son plus cher espoir. Nul doute que cette pénurie squalide ne soit corruptible, et que ce meurt-de-faim ne lui vende à mourir. — Roméo frappe à la porte du bouge. L’homme ouvre. Roméo lui offre une fortune, quarante ducats, pour une dose de poison. « J’ai des poisons meurtriers, répond l’homme timidement, mais la loi de Mantoue, c’est la mort pour qui les débite. » Roméo est surpris du scrupule. Ce téméraire qui s’insurge contre la destinée s’étonne de ce pusillanime qui hésite à se révolter contre la société. Roméo viole bien la loi naturelle : pourquoi ce malheureux n’enfreindrait-il pas une convention factice ? Le Montague insiste avec une sinistre éloquence. La misère morale prêche l’insurrection à la misère matérielle pour en faire sa complice : « Le monde ne t’est point ami, ni la loi du monde ; le monde n’a pas fait sa loi pour t’enrichir, viole-la donc, cesse d’être pauvre et prends ceci. » Enfin le gueux se laisse tenter ; tout tremblant, il accepte la bourse en échange de la fiole. « Voici ton or, reprend Roméo impassible. Ce poison-là est plus funeste à l’âme des hommes, il commet plus de meutres en cet odieux monde que ces pauvres mixtures que tu n’as pas le droit de vendre. C’est moi qui te vends du poison ; toi, tu ne m’en as pas vendu. Adieu, achète de quoi manger et engraisse… Ceci du poison ! non ! viens, cordial, viens avec moi au tombeau de Juliette, c’est là que tu dois me servir ! »

La nuit est venue. Les ténèbres couvrent le cime-