Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/428

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encore que non pas tant que je ne vinsse à m’en apercevoir. Dont je ne reçus pas peu d’allégeance pour le mal qui me poursuivait avec si grande importunité, m’étant avis que ce serait cause suffisante à ce que dom Félix ne fût aimé, qu’il lui pourrait advenir comme à plusieurs qui a force de refus et de défaveur changèrent enfin d’affection. Mais il n’en prit ainsi à dom Félix, parce que, tant plus il entendait que sa dame le mettait en oubli, tant plus les angoisses et les travaux le tourmentaient en son âme.

Un jour, ainsi que j’étais suppliant Célia, avec toute l’instance qu’il m’était possible, qu’elle eût compassion d’une si triste vie que dom Félix passait à son occasion, elle avait les larmes aux yeux, accompagnées de profonds soupirs, me répondit :

— Ah ! infortunée que je suis, ô Valério, qui commence enfin à connaître combien je me trompe auprès de toi ! Je n’avais encore pu croire jusqu’à présent que les faveurs que tu me demandais avec si grande instance pour ton maître, fussent à autre fin que pour employer le temps, que tu perdais à me le demander, à jouir de ma vue. Mais maintenant je vois bien que tu les demandes à bon escient et, puisque tu as si grande envie que je le traite bien, que sans doute tu ne m’aimes aucunement. Oh ! combien tu me paies mal la bonne affection que je te porte, et ce que je délaisse à aimer pour toi ! Je prie à Dieu que le temps un jour me venge de toi, puisque l’amour n’a été assez puissant à ce faire : car je ne puis croire que la fortune me soit tant contraire qu’elle ne te châtie une fois de ne l’avoir voulu connaître. Et dis à ton maître dom Félix que, s’il a envie de me voir jamais vive, qu’il se garde de me voir. Et toi, traître ennemi de mon repos, ne te trouve plus devant le regard de ces miens yeux travaillés, puisque leurs larmes n’ont eu