Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/476

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êtes jeune et vous êtes l’espoir de bien des honneurs. À moi donc de mourir. Je vais me couper les veines, et de mon sang chaud, maître, ranimer vos esprits défaillants : sucez-le jusqu’à ce que je périsse, et vous serez rétabli.

Sur ce, Adam Spencer s’apprêtait à tirer son couteau, quand Rosader, plein de courage, quoique très-affaibli, se leva et pria Adam de rester là jusqu’à son retour : « Un pressentiment, s’écria-t-il, me dit que je te procurerai à manger. » Alors il se mit à fouiller en tous sens la forêt, cherchant à rapporter à Adam de la nourriture ou à donner sa vie pour gage de son dévouement.

Le hasard fit que, ce jour-là, Gérismond, le roi légitime de France, banni par Thorismond, qui vivait dans cette forêt avec une bande joyeuse de proscrits, célébrait l’anniversaire de sa naissance par un festin qu’il donnait à ses tenants ; et tous faisaient bombance de vin et de venaison, assis à une longue table, à l’ombre des citronniers. Ce fut justement à cet endroit que la fortune conduisit Rosader. Voyant une si nombreuse société de braves gens qui avaient à profusion les aliments faute desquels lui et Adam allaient périr, il s’avança bravement au bout de la table, et, saluant la compagnie, s’écria :

— Qui que tu sois, maître de ces joyeux écuyers, je te salue aussi gracieusement que peut le faire un homme dans une extrême détresse : sache qu’un ami qui m’accompagne et moi-même, nous errons affamés dans cette forêt ; nous n’avons plus qu’à périr, si nous ne sommes soulagés par ta charité. Donc, si tu es un gentilhomme, donne à mangera des hommes, à des êtres qui, sous tous les rapports, sont dignes de la vie. Que le plus fier écuyer, assis à cette table, se mesure avec moi à quelque noble exercice que ce soit, et si je ne lui donne pas, à lui et à toi, la preuve que je suis un homme, renvoie-moi d’ici sans secours. Si, avare de tes mets, tu te refuses cela,