Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/51

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n’est qu’une injustice rigoureuse, c’est cette législation vengeresse que promulguent tous les édits des princes et qu’appliquent sans merci toutes les magistratures établies, — parlements, commissions prévôtales, chambres ardentes, chambres étoilées, cours d’assises, — c’est cette procédure de représailles qui tourmente, tenaille, roue, écartèle, pend, décapite, assassine l’assassin, qui lave le sang avec du sang et qui punit la faute en commettant le crime.

Le condamné, ce n’est pas le juif, c’est le judaïsme.

Telle est la portée véritable de l’arrêt prononcé. En définitive, Shylock a gagné mieux que sa cause, il a gagné la cause de tout un peuple : il a revendiqué les droits méconnus de sa race et il les a fait prévaloir par la condamnation éclatante du code exterminateur qui pesait sur elle.

En confirmant un pareil jugement, Shakespeare n’a donc pas cédé, comme beaucoup l’ont cru jusqu’ici, à une inspiration fanatique. Loin d’encourager l’animosité séculaire entre le chrétien et l’israélite, le maître a voulu y mettre fin par une sentence qui, pour me servir d’une expression judiciaire toute britannique, liait à la paix les deux adversaires. Oui, il a été le juge de paix de ce grand litige ; il a réconcilié les parties par un compromis qui leur imposait des concessions réciproques. En exigeant que Shylock se convertît au christianisme, il n’a pas entendu violer le principe encore inconnu de la liberté de conscience, il a voulu seulement faire pratiquer par tous, chrétiens et juifs, cette religion idéale qui prêche le pardon des injures. « À son baptême, le juif aura deux parrains ; si j’avais été juge, il en aurait eu dix pour le mener, non pas au baptistère, mais à la potence. » Cette exclamation de Bassanio protestant, aux applaudissements du public, contre la permission accordée au juif