Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/107

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car pour le moins j’aurois par imagination tous les biens que la fortune me dénieroit. Ô l’heureux Endymion que vous êtes ! Eh ! dites-moi, de grâce, de quels breuvages usez-vous pour faire de si plaisans songes ? Moi, dit Francion, je bois à l’accoutumée du meilleur vin que je puisse trouver. Si le dieu Morphée me visite quelquefois, ce n’est pas qu’il soit appelé à moi par artifice : il se tient auprès de ma couche de son bon gré. Au reste, je ne trouve point qu’il y ait tant de plaisir à rêver comme j’ai fait que vous deviez souhaiter qu’une pareille chose vous arrivât. Car représentez-vous les inquiétudes que j’ai eues : ne sont-elles pas bien plus grandes que la joie que j’ai ressentie ? L’on m’a battu d’un côté, je suis chu d’un autre, et partout il m’est avenu quelque chose de sinistre. Ce qui me semble le plus facétieux, dit le gentilhomme, c’est que le palefrenier du soleil vous jeta dans le bassin des âmes. Tout aujourd’hui je vous ai vu cracher, et je pense que c’est que vous videz celles que vous y avalâtes. Ma foi, l’imagination en est bonne, dit Francion ; mais, or çà, expliquerez-vous bien quelque chose de mon songe, ainsi que vous vous êtes vanté ? Il me faut du terme, répondit le Bourguignon, nous en parlerons à souper entre la poire et le fromage. Encore ne suis-je pas assuré de donner la signification de tant d’énigmes que je ne croyois pas avoir tant d’obscurités, et puis c’est affaire à des niais de vouloir trouver les choses futures ou passées dedans ces fantaisies-là ; monsieur, il faut prendre le temps comme il vient, et ne se point alambiquer l’esprit sur la considération des succès d’aucune chose. Toutefois, si, par manière de passe-temps, vous trouvez bon que je philosophe sur ce songe, je le ferai, sans l’examiner pourtant que comme une fable dont je voudrois trouver l’explication. Voici donc sa mythologie. Il me semble que ce vieillard, que vous avez vu le premier avec son cadenas à la bouche, vouloit représenter les sages personnes qui ne parlent que quand il est temps ; que ces langues babillardes représentoient les personnes médisantes dont le caquet ne se peut étancher. Pour ce géant, qui se colère à cause des satires que l’on a faites de sa vie, c’est quelque prince brutal. Que si vous désirez sçavoir ce que veut dire ce qui vous arriva au ciel, ce ne sont rien que de petites gaillardises, pour se moquer des opinions des philosophes et des astrologues. Ce verre qui se