Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/118

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui m’appelèrent dès ce temps-là au combat du verre, et je pense que je les y vaincrai.

Pour vous le faire court, ma mère, n’étant pas en assez bonne disposition, à son avis, pour être nourrice, me bailla à une femme du village prochain pour me donner à teter. Je ne veux pas m’arrêter à juger si elle fit bien d’endurer que je prisse du lait d’une autre qu’elle, parce qu’en premier lieu je ne suis pas si mauvais fils que je reprenne ses actions, et si je vous assure que cela ne m’importe en rien, d’autant que je n’ai point pris de ma nourrice des humeurs qui déplaisent aux hommes d’esprit et de courage. Il est vrai que je me souviens que l’on m’apprit, comme aux autres enfans, mille niaiseries inventées par le vulgaire, au lieu de m’élever petit à petit à de grandes choses, en m’instruisant à ne rien dire de bas et de populaire ; mais depuis, avec le temps, je m’accoutumai à ce qui est de louable.

Il faut que je vous conte, en passant, une petite chose qui m’arriva après que je fus sevré : j’aimois tant la bouillie que l’on ne laissoit pas de m’en faire encore tous les jours. Comme la servante tenoit le poêlon dessus le feu dedans ma chambre, cependant que j’étois encore couché, l’on l’appela de la cour : elle laissa son poêlon à l’âtre, et s’en alla voir ce que l’on vouloit. Tandis un maître singe, que nourrissoit secrètement depuis peu un de nos voisins, sortit de dessous un lit où il s’étoit caché, et ayant vu, pensez, autrefois donner de la bouillie aux enfans, il prit un peu de la mienne et m’en vint barbouiller tout le visage. Après, il m’apporta tous mes habits, et me les vêtit à la mode nouvelle, faisant entrer mes pieds dans les manches de ma cotte, et mes bras dedans mes chausses : je criai beaucoup, à cause que cet animal si laid me faisoit peur ; mais la servante, étant empêchée, ne se hâtoit point de venir pour cela, d’autant que mon père et ma mère étoient à la messe. Enfin le singe, ayant accompli son bel ouvrage, sauta de la fenêtre sur un arbre, et de là s’en retourna chez lui. La servante, revenue peu après, et me trouvant en l’état où il m’avoit laissé, fit plus de cent fois le signe de la croix, en écarquillant les yeux et donnant des signes de son étonnement ; elle me demanda, avec des caresses, qui m’avoit accommodé ainsi ; et, parce que j’avois déjà ouï appeler du nom de diable quelque chose laide, je dis que c’é-