Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/144

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le plus subtil esprit du monde fût demeuré à quia, s’il en eût voulu expliquer quelque chose. Néamoins, il appeloit l’auteur un Cicéron françois, et formoit tout son style sur le sien, excepté qu’il tiroit encore d’autres de ce temps de certaines façons de parler qui lui sembloient merveilleuses, parce qu’elles n’étoient pas communes, bien que ce fussent autant de fautes dont une fruitière du coin des rues l’eût repris, et ses beaux auteurs aussi. Je m’en vais vous redire un discours qu’il tint à sa maîtresse, suivant ceux qu’il avoit lus. Un jour qu’il la trouva toute seule chez elle, comme il alloit tout exprès visiter son père : Mademoiselle, lui dit-il, je gagne en perdant, et si je perds en gagnant, à raison qu’en perdant la fréquentation de monsieur votre père je gagne la vôtre, qui me fait encore perdre d’une autre façon, car je perds ma franchise, en vous oyant discourir. Les incomparables charmes de vos incomparables perfections, que l’on ne peut assez magnifier, se tiennent si bien sur leurs pieds en assaillant, que ce seroit être hors de raison que de croire de pouvoir s’en défendre ; par quoi ce sera toujours la cause par laquelle je me dirai votre incomparable serviteur. Fremonde, ainsi s’appeloit la demoiselle, à peine put trouver une réponse à des propos si extravagans. En peu d’heures, elle reconnut la sottise du personnage, qu’elle n’avoit jamais vu si manifestement découverte. C’étoit une bonne marchande : les grands drôles du collège, avec qui je me mettois déjà, me disoient qu’ils voyoient à son encolure qu’elle étoit du métier, et certainement ils ne s’abusoient en façon quelconque ; car, étant demeurée privée de sa mère dès l’âge de quatre ans, son humeur joviale et volage la portoit en beaucoup d’excès d’amour envers des jeunes hommes qui la courtisoient, à la vue même de son père, qui ne se mettoit guère en souci pour cela, d’autant qu’il étoit pauvre, et qu’il s’imaginoit qu’elle tâchoit d’attraper au trébuchet quelque riche serviteur qui l’épousât. Je me souviens bien que, quand j’étois plus jeune, feignant d’avoir envie de tirer quelque chose de mes pochettes, elle me venoit chatouiller partout. Oh ! combien de fois ai-je dit en moi-même, en y songeant : que n’ai-je maintenant la faveur que j’avois alors, ou que n’avois-je alors la puissance que j’ai maintenant ! J’eusse chatouillé cette mignarde au lieu où il lui démangeoit ; et pos-