Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/158

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


forcé de le porter à ma bouche, qui, en s’ouvrant fort large, a englouti beaucoup d’urine qui étoit dedans avant que j’eusse reconnu que ce n’étoit pas du vin. Ce n’est pas tout : ce beau musicien-ci, qui jouoit avec moi, m’a battu comme plâtre, après m’avoir bien dit du latin, qui me froissoit autant l’âme que ses coups de poing me froissoient les côtés. Oh ! quiconque vous soyez, qui parlez à moi, je pense que vous me connoissez bien, parce que vous avez tenu quelques discours de l’enseigne d’un cabaret où je loge, qui est le Phénix, reconduisez-m’y donc, et je vous baillerai un blanc [1]. Ce n’est pas à moi qu’il faut adresser de telles prières ni de telles offres, dit le principal ; je ne m’en fâche pas pourtant, mon ami, car vous n’avez pas ici vos yeux pour voir qui je suis ; cherchez un autre conducteur. Pendant ce colloque, Hortensius remettoit son ménage en ordre, et le vielleux, l’ayant alors arrêté par le bras, lui dit : Oh ! monsieur, j’ai joué toute la soirée, l’on m’avoit promis un quart d’écu pour mon salaire, donnez-le-moi. Eh ! mon ami, dit Hortensius, n’as-tu pas pris autant de contentement à m’entendre jouer de la viole que moi à t’entendre jouer de la vielle ? et si ne te demandé-je de l’argent pour récompense. Oh ! mais vous avez dansé auparavant, réplique le vielleux, et vous ne pouvez pas dire que votre danse m’ait donné de plaisir, et que, pour cela, je ne doive point être payé, car je ne l’ai vue en façon quelconque. Que ceux qui t’ont mis en besogne te payent, dit Hortensius ; tu ne sçaurois rien montrer de ton ouvrage : tout s’est évanoui avec le vent, et cependant tu veux que l’on te baille réellement et de fait un quart d’écu, qui demeure dans ta pochette. Voilà-t-il pas la misère du siècle ? dit le vielleux. Hélas ! notre état n’est plus estimé comme il étoit autrefois : j’ai vu que les douzains [2] tomboient plus dru dans ma gibecière que ne font à cette heure-ci les doubles[3]. J’allois jouer devant les rois, et l’on me faisoit mettre au haut bout de la table. Reconfortez-vous, mon ami, dit le principal, je vous ferai payer. Monsieur Hortensius, voulez-vous retenir le salaire de ce pauvre homme ? Mais, dites-moi, quelle fantaisie vous a pris de jouer avec lui ? Ne vous

  1. Ancienne monnaie qui valait cinq deniers.
  2. Monnaie de cuivre valant un sol ou douze deniers tournois.
  3. Le double ne valait que deux deniers.