Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/184

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qui se trouvent tous les jours dans ma boutique pour se communiquer ensemble leurs ouvrages : ici se font leurs plus grandes assemblées ; tellement qu’il n’y a point de lieu dans la France qui doive plus justement porter le nom de Parnasse. Quel profit tirez-vous de leurs conférences ? ce dis-je. La perte de mes livres, qu’ils empruntent et ne rapportent point, répondit le marchand en riant. Si j’étois que de vous, je chasserois bien cette chalandise-là, lui repartis-je. Je n’ai garde pour moi, me dit-il ; car il y en a toujours quelqu’un entre eux qui me donne quelque copie à faire imprimer, et puis ma boutique en est plus renommée.

Après ce devis, je m’informai de tous les poètes du temps, dont j’appris les noms, et sçus même que celui que je venois de voir étoit, à la vérité, des plus célèbres. Le libraire, alors, me voulant obliger, me promit que, si je lui donnois quelqu’une de mes pièces, il la montreroit à ces gens-là sans leur en nommer l’auteur, pour sçavoir d’eux ce qu’il y auroit de manque. Le désir que j’avois de bien faire au goût de tout le monde me fit prendre ce parti, et, dès le lendemain, je lui apportai la pièce qui me plaisoit le plus de toutes les miennes. Elle fut montrée à ces personnages-là, qui y trouvèrent quasi autant de fautes que de paroles. Mon libraire me fit ce plaisir que de me les coter toutes ; de sorte que j’y pris garde, et, ayant vu qu’ils avoient bonne raison, je me délibérai de ne plus tomber en pareil endroit.

Véritablement leurs lois ne tendoient qu’à rendre la poésie plus douce, plus coulante et plus remplie de jugement ; qui est-ce qui refuseroit de la voir en cette perfection ? On me dira qu’il y a beaucoup de peine et de gêne à faire des vers suivant les règles ; mais, si l’on ne les observoit point, chacun s’en pourroit mêler, et l’art n’auroit plus d’excellence.

Quelque temps après, j’eus une connoissance parfaite de ces choses, car je me trouvois souvent dans la boutique du libraire, où j’accostais tous les poètes : dès que je me fus frotté à leur manteau, je sçus incontinent de quelle sorte il falloit composer ; ils ne me reprirent jamais que de deux ou trois fautes, et, en considérant celles-là, je m’abstins d’autres très-lourdes. Je ne pense pas leur être redevable de beaucoup ; car certainement le peu qu’ils m’en dirent n’étoit pas capable d’ouvrir le jugement d’une personne. Il faut que