Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/196

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ver l’explication ; car ni les nymphes, ni le ciel, ni les plantés n’ont point de pourpoint, ni de haut-de-chausses, ni d’étoffe pour en faire. J’eus seulement quelque croyance qu’il y avoit quelque mode, quelque couleur, ou quelque étoffe qui étoient nouvelles, lesquelles s’appeloient de ces noms que Musidore avoit dits, puisque l’on dit bien des jarretières de Céladon[1] et des roses à la Parthenice[2]. Néanmoins je fus si curieux, que je lui demandai la signification de ses paroles ; et alors, faisant un foible souris qui ne lui passoit pas les moustaches, il me répondit : Ah ! monsieur, eh ! ne sçavez-vous pas ce que je veux dire ? Apprenez que notre honnête travail nous fait gagner souvent quelque petit argent, et que nous le mettons à nous vêtir ; voilà pourquoi, pour reconnoître nos habillemens, nous les appelons du nom des livres que nous avons faits et de l’argent desquels nous les avons eus. Si vous allez au Palais, vous entendrez bien crier les livres que j’ai nommés, dont j’ai été payé depuis peu ; ce sont maintenant les entretiens de la plus belle moitié du monde, et il n’y a si petite fille de chambre qui ne les veuille lire, pour apprendre à complimenter. Mais quoi ! trouvez-vous ceci indécent, de se faire donner une récompense par les libraires pour notre labeur ? Y sommes-nous pas aussi bien fondés que les avocats à se faire payer pour leurs écritures ? Apprenez que, s’il y a eu autrefois de la honte à ceci, elle est maintenant toute levée, puisqu’il y a

    cinq ou six paires d’habits qui avoient tous passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et lui dit : « Tenez, prenez lequel vous voudrez. » Il fut une heure avant que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à pièces emportées, qui avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu’il n’eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers ; il y avoit toujours quelque pièce de son harnois qui n’alloit pas bien. » Tallemant des Réaux ajoute : « C’est de lui que Sorel se moque dans Francion… » Porchères a vécu jusqu’à cent trois ans, selon l’auteur des Historiettes, jusqu’à quatre-vingt-douze ans, selon Loret.

  1. Personnage de l’Astrée, dont le nom était devenu synonyme de vert-clair.
  2. Pour Parthenie, nom porté dans les ruelles par mademoiselle Paulet, qui avait mis les rousses à la mode.