Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/312

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ses compagnes non plus ; car, pourvu que l’on y aille d’honnête sorte, l’on les trouvera toujours de bonne composition : laissez-moi faire, j’ai envie de vous récompenser au centuple de l’argent que je vous ai pris autrefois. Francion, l’ayant remercié de sa courtoisie, se mit à parler de Collinet, et dit qu’il faisoit bien autant d’estime de lui que d’un tas d’hommes qui se glorifioient, s’estimant très-sçavants, et avoient plus de folie en leur esprit qu’il n’en avoit au sien. Ce que l’on prend ordinairement pour la plus grande sagesse du monde, continua-t-il, n’est rien que sottise, erreur et manque de jugement ; je le ferai voir lorsqu’il en sera besoin. Même nous autres, qui croyons quelquefois avoir bien employé le temps que nous avons passé à l’amour, aux festins et aux mômeries, nous nous trouverons à la fin trompés ; nous verrons que nous sommes des fols. Les maladies nous affligeront, et la débilité des membres nous viendra avant que nous ayons cinquante ans. Quittons ce propos-là, je vous supplie, dit Raymond, je ne suis pas en humeur d’entendre des prédications, je ne sçais pas si vous êtes en humeur d’en faire. Ayant achevé ces paroles, il alla recevoir beaucoup de braves hommes des villes et des bourgades de là à l’entour, qu’il avoit fait prier de venir dîner chez lui, avec quelques belles femmes, un peu plus chastes que celles qui étoient déjà venues, lesquelles descendirent en la salle toutes habillées ; et Francion, leur ayant demandé qui étoit celle d’entre elles qui avoit montré ses fesses, regarda bien s’il n’y en avoit point quelqu’une qui rougît, afin de la reconnoître ; mais il n’y en eut pas une qui tînt une contenance plus honteuse qu’une autre, ni qui répondît, car celle dont il parloit avoit prié ses compagnes de ne la point découvrir : ainsi cela lui fut encore caché.

Un peu après, l’on vint dresser une longue table, qui fut incontinent chargée de tant de diverses sortes de viandes, qu’il sembloit que l’on eût pris tous les animaux de la terre pour les manger là en un jour. Quand l’on eut étourdi la plus grosse faim, Raymond dit à chacun qu’il falloit observer les lois qui étoient à l’entrée de la porte, chasser loin toute sorte de honte, et se résoudre à faire la débauche la plus grande dont il eût jamais été parlé. L’on ferma tous les volets des fenêtres, et l’on alluma des flambeaux, parce qu’ils n’eussent pas pris tant de plaisir à mener une telle vie s’ils