Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/314

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Raymond avoit bien toutes ces considérations ; mais, outre cela, il alléguoit que les esprits foibles croient tout ce que l’on leur apprend, sans approfondir les choses, et qu’il est toujours bon, de peur de scandale, de ne point parler en mal des ministres des choses sacrées. J’ai toujours été d’un semblable avis, et l’on ne remarquera point que dans toute cette histoire je médise aucunement des prêtres. Le discours en étant donc rompu, l’on en fit d’autres sur de différentes matières.

Un certain seigneur, qui étoit à côté de Francion, lui dit tout bas, en lui montrant Agathe qui étoit assise au bout de la table : Monsieur, ne sçavez-vous pas la raison pourquoi Raymond a fait mettre ici cette vieille, qui semble être une pièce antique de cabinet ? Il veut que nous nous adonnions à toutes sortes de voluptés, et cependant il nous dégoûte de celle de l’amour plutôt que de nous y attirer ; car il nous met devant les yeux ce corps horrible, qui ne fait naître en nous que de l’effroi. Il est bien certain que voici d’autres dames belles outre mesure qui sont d’ailleurs assez capables de nous donner du plaisir à suffisance ; mais toujours ne devoit-il pas mêler cette sibylle Cumée avec elles. Sçachez donc, lui répondit Francion, que Raymond a un trop bel esprit pour faire quelque chose autrement que bien à propos ; il nous invite, par cet objet, à nous adonner à tous les plaisirs du monde. N’avez-vous pas ouï dire que les Égyptiens mettoient autrefois en leurs festins une carcasse de mort sur la table, afin que, songeant que possible le lendemain ne seroient-ils plus en vie, ils s’efforçassent d’employer le temps le mieux qu’il leur seroit possible. Par cet objet, Raymond nous veut prudemment avertir de la même chose, et entre autres ces belles dames, afin qu’elles se donnent carrière avant qu’elles soient parvenues à un âge où elles n’auront plus que des ennuis. Je ne sçais pas quelle carcasse de mort nous présente ici Raymond, répliqua ce seigneur à Francion ; mais, comme vous voyez, elle mange et boit plus que quatre personnes vivantes. S’il en est ainsi de toutes les autres, Pluton est fort empêché à les nourrir. Si cela est, dit Francion, voilà la raison pour laquelle il y en a tant qui se fâchent de mourir ; c’est qu’ils craignent d’aller en un lieu où règne la famine.

Plusieurs autres propos se tinrent à table ; et, après que l’on en fut sorti, Francion, qui n’avoit pas encore eu le loisir