Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/357

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poétiques, il fit cette plainte, qui a de l’air de celles que l’on trouve dans les romans. Ah ! cher portrait, que vous contenez de miracles en peu d’espace ! Comment se peut-il faire qu’un assemblage de si peu de couleurs ait tant d’enchantemens ? Hélas ! vous n’êtes rien que fiction, et pourtant vous faites naître en moi une passion véritable. L’on a beau vous toucher et vous baiser, l’on ne sent rien que du bois, et votre vue cause pourtant des transports nonpareils : que seroit-ce de moi, si j’avois un jour entre mes bras celle dont vous représentez les beautés ? L’excès d’amour seroit alors si grand, que je perdrois au moins la vie, puisque devant vous j’ai bien perdu la liberté. Ma belle Nays, je voudrois déjà être sur le point de trépasser auprès de vous !

Il y avoit un gentilhomme du pays dans ce même bocage, lequel entendoit ses complaintes étant caché derrière lui. Celui-ci le voulant connoître s’approcha du lieu où il étoit, et lui demanda quelle peinture il avoit en ses mains, à laquelle il tenoit de si tristes discours. Monsieur, répondit Francion, je suis marri que vous ayez entendu ce que j’ai dit ; car, si vous n’avez point éprouvé la force de l’amour, vous prendrez tout pour des folies les plus insignes du monde. L’autre lui ayant répliqué qu’il ne connoissoit que trop bien la violence que cette passion exerce sur les âmes, voulut voir le portrait de Nays, et sçut si bien tirer la vérité de Francion, qu’il apprit le dessein qu’il avoit d’aller la trouver. Réjouissez-vous, lui dit-il après, elle est déjà arrivée au lieu où vous l’allez chercher. Je l’ai vue, je vous jure, et je l’ai trouvée la plus belle femme du monde. Francion s’enquit là-dessus de ce gentilhomme quel train elle avoit. Elle a le train que doit avoir une personne de sa qualité, lui répondit-il : au reste, elle a en sa compagnie un jeune seigneur appelé Valère, qui à mon avis n’a pas moins d’amour pour elle que vous. Ils feignent tous deux d’être malades et d’avoir envie de prendre quelque temps les eaux pour leur guérison ; mais je pense qu’ils n’ont garde d’avaler celles que l’on leur apporte, et qu’ils les font jeter en secret : aussi n’est-ce pas là ce qui leur est nécessaire. Vous dites vrai, repartit Francion ; car à Nays il ne lui faudroit rien autre chose que de l’eau du fleuve du paradis d’amour, que je lui puis bailler si elle veut ; et à Valère il faudroit nécessairement de l’eau du fleuve d’oubli,