Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/520

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alla avec Hortensius au lieu où étoit Francion. Il demanda de parler à lui, car il eût bien voulu lui faire sçavoir ce qui étoit arrivé, afin qu’il ne prît point de mélancolie et qu’il espérât de sortir bientôt ; mais l’on lui dit qu’il ne parleroit point à lui ; ce qui le fâcha extrêmement. Il avoit dessein de parler aussi au juge, et cela lui fut permis. Il lui raconta qu’ils avoient chez eux un homme qui étoit venu avec les ministres de justice, qui leur avoit déclaré que les fausses pièces de Francion lui avoient été mises dans sa pochette, et que tout ce qui s’étoit ensuivi n’étoit qu’une fourbe que Valère, son ennemi, lui faisoit jouer ; et, pour une plus grande assurance, il lui montra la certification que Corsègue avoit signée. Ce juge vit bien que l’on avoit retenu cet homme, quoique l’on ne l’en eût point averti : ses compagnons s’étoient imaginé qu’il étoit sorti d’avec eux par quelque endroit où ils n’avoient pas pris garde, tellement qu’ils n’avoient pas fait de plainte de sa rétention. Néanmoins le juge, se doutant que l’on l’avoit violenté et soutenant fort le parti de Valère, dont il sçavoit un peu la vie, rebuta grandement Raymond ; il lui dit qu’il entreprenoit sur la justice d’avoir retenu un homme et de l’avoir obligé à écrire une déposition ; que cela ne se devoit faire que devant les magistrats, et qu’il sembloit qu’il se voulût faire la justice lui-même. Raymond repartit que, dans la nécessité, l’on tiroit ce que l’on pouvoit de son ennemi, et que, s’il n’eût fait cela, il n’eût pas pu avoir une assurance parfaite de l’innocence de Francion. Nonobstant cela, le juge disoit toujours qu’il avoit mal fait ; mais il dit : Je veux bien l’avouer et j’en veux bien aussi payer l’amende ; il ne m’importe, pourvu qu’en cela j’aie fait quelque chose pour mon ami et que sa justification demeure constante et indubitable.

Cette preuve d’affection étoit digne d’être admirée ; mais ce barbare n’en tint aucun compte, encore qu’Hortensius lui dît à tous coups : Voici un Oreste, voici un Pylade et un parangon d’amitié ; faites quelque chose pour l’amour de la vertu. Cet homme rebarbatif dit qu’il vouloit que l’on lui rendît Corsègue, car Raymond confessoit qu’il étoit encore à sa maison. Il commanda à quelques sbires de l’amener, et Raymond dit qu’il ne s’en soucioit pas, d’autant qu’il croyoit qu’il ne démentiroit pas son écrit. Il envoya