Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/76

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avec un visage comme enflammé de colère, il me chanta mille pouilles : Comment, putain, me dit-il, vous vous êtes donc ainsi moquée de moi ? Vous avez contrefait la chaste et la resserrée pour m’attraper ; et cependant vous faites venir coucher un gueux avec vous, faveur que vous ne m’avez départie qu’après m’avoir vu en des passions extrêmes. Quel affront à une personne de ma qualité ! Ah ! vous vous en repentirez à loisir : dès demain je renverrai quérir tous les meubles de céans, que je vous avois baillés, et vous serez bien étonnée de n’avoir plus personne qui entretienne votre dépense. Perrette et moi nous nous esquivâmes, tandis qu’il tenoit ce discours, comme si nous eussions eu grande peur.

À l’instant, il s’adressa l’Anglois, et lui dit : Et vous, monsieur le vilain, je vous apprendrai s’il faut suborner les filles de la sorte ; prenez-le, maître d’hôtel, gardez-le ici jusqu’à demain, que je le ferai pendre. Moi suis gentilhomme, disoit l’Anglois ; moi viens des antiques Rois de Cosse ; li grand aïeul de la personne de moi li boutit son vie pu cinq cents fois pour li service de son prince. Moi fera raison à toi. Quelle effronterie dit ce seigneur fait à la hâte ; tu m’appelles en duel, coquin ! mérites-tu d’être blessé de mes armes ? Va ! si tu n’étois destiné à mourir au gibet, je te ferois battre par le principal marmiton de ma cuisine. L’Anglois regardoit partout si ses habits n’y étoient point, croyant qu’alors qu’il les auroit l’on reconnoîtroit mieux sa noblesse par leur somptuosité ; mais, avant qu’il eut été par toute la chambre, le plumet s’en étoit allé, et l’avoit renfermé avec celui qui faisoit le maître d’hôtel. Il n’avoit garde de trouver ce qu’il cherchoit, car, en nous en allant, Perrette et moi, nous avions tout emporté en un galetas, où nous nous étions retirées.

S’imaginant qu’il étoit en un extrême péril, il fit des supplications infinies à celui qui le gardoit de le laisser aller ; mais le maître d’hôtel lui répondit que, s’il commettoit cette faute-là, il n’oseroit plus se présenter devant son seigneur, et que tous ses services seroient perdus. L’Anglois chercha ses habits plus que devant, pour y prendre de l’argent et le lui offrir. Ne les rencontrant point, il ôta de son bras un bracelet de perles rondes et fines, et lui dit qu’il le lui donneroit pour récompense, s’il lui faisoit recouvrer sa liberté.