Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/79

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comme si nous en eussions eu affaire, ayant fait cacher l’autre en un petit cabinet. Il y avoit alors chez nous quatre gentilshommes, auxquels Morizot demanda ce qu’ils venoient faire avec moi. Ils répondirent qu’ils ne lui en vouloient point rendre compte, et je lui dis aussi que je n’étois pas obligée de lui déclarer mes actions, qu’il n’étoit pas commissaire du quartier, et que Lucrin me l’avoit dit. Là-dessus il répondit que Lucrin avoit menti, et que c’étoit un sot ; si bien qu’il sortit de sa cachette et s’en vint le battre à beaux coups de poings. Morizot prit un bâton pour se défendre, et la bagarre commença si furieuse, que nous en eûmes beaucoup de plaisir. Ils se saisirent au corps, s’égratignèrent, se mordirent et se renversèrent à terre, où ils se firent si beaux garçons, qu’ils avoient chacun les yeux pochés au beurre noir, et tout le reste du visage comme du taffetas de la Chine, rouge, bleu et jaune. Il eût été besoin d’aller quérir un troisième commissaire pour accorder ceux-ci, qui se gourmoient au lieu de mettre la paix parmi les autres ; mais les gentilshommes qui étoient avec nous firent cet office, et l’un d’eux se mit à dire d’une voix effroyable en les séparant : Comment, coquins, êtes-vous bien si osés que de vous battre devant moi ? Voulez-vous apporter du scandale à une si honnête maison que celle-ci ? Si j’entre en furie, je vous mettrai tous deux en capilotade ! Çà, que l’on fasse trêve tout à cette heure ; que l’on s’accole, que l’on se baise, et que l’on touche en la main l’un dé l’autre !

Alors les commissaires cessèrent leur combat, et demeurèrent honteux de ce qu’ils avoient fait ; mais ils ne perdoient pas pourtant leur animosité et n’avoient garde de s’aller accorder sitôt. Là-dessus le gentilhomme dit à un laquais : Que l’on apprête quelque chose pour la collation, et que l’on apporte du vin pour les faire boire ensemble.

L’on n’eut pas le loisir d’aller rien chercher en ville : l’on s’accommoda de ce qui étoit à la maison ; il y avoit des œufs de reste du samedi, dont l’on fit une omelette avec du lard, et on l’apporta sur la table en grande pompe et magnificence. Le gentilhomme dit aux commissaires : Çà, il faut que vous mangiez de ceci avec moi, ou je vous mangerai vous-mêmes En disant cela, il mit le premier la main au plat, et Morizot ne se le fit pas dire deux fois ; mais Lucrin, tout honteux et