Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/214

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Notre situation ressemble un peu à celle des physiciens qui se livrent à de grands calculs en partant de théories qui ne sont pas destinées à durer éternellement. On a aujourd’hui abandonné tout espoir de soumettre, d’une manière rigoureuse, la nature à la science ; le spectacle des révolutions scientifiques modernes n’est même pas encourageant pour les savants, et a pu conduire assez naturellement beaucoup de gens à proclamer la faillite de la science, — et cependant il faudrait être fou pour faire diriger l’industrie par des sorciers, des médiums ou des thaumaturges. Le philosophe qui ne cherche pas d’application peut se placer au point de vue de l’historien futur des sciences, et alors il conteste le caractère absolu des thèses scientifiques contemporaines ; mais il est aussi ignorant que le physicien actuel dès qu’il s’agit de savoir comment il faudrait corriger les explications que donne celui-ci ; doit-il conclure au scepticisme ?

Il n’y a plus aujourd’hui de philosophes sérieux qui acceptent la position sceptique ; leur grand but est de montrer, au contraire, la légitimité d’une science qui cependant ne sait pas les choses et qui se borne à définir des rapports utilisables. C’est parce que la sociologie est entre les mains de gens impropres à toute intelligence philosophique qu’on peut nous reprocher (au nom de la petite science) de nous contenter de procédés qui sont fondés sur la loi de l’action, telle que nous la révèlent tous les grands mouvements historiques.

Faire de la science, c’est d’abord savoir quelles sont les forces qui existent dans le monde, et c’est se mettre en état de les utiliser en raisonnant d’après l’expérience. C’est pourquoi je dis qu’en acceptant l’idée de grève générale et tout en sachant que c’est un mythe, nous opérons