Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/97

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geoisie est condamnée à mort et que sa disparition n’est plus qu’une affaire de temps. Chaque conflit qui donne lieu à des violences devient ainsi un combat d’avant-garde, et personne ne saurait prévoir ce qui peut sortir de tels engagements ; la grande bataille a beau fuir : en l’espèce, chaque fois qu’on en vient aux mains, c’est la grande bataille napoléonienne (celle qui écrase définitivement les vaincus) que les grévistes espèrent voir commencer ; ainsi s’engendre, par la pratique des grèves, la notion d’une révolution catastrophique.

Un bon observateur du mouvement ouvrier contemporain a exprimé les mêmes idées : « Comme leurs ancêtres, [les révolutionnaires français] sont pour la lutte, pour la conquête ; ils veulent par la force accomplir de grandes œuvres. Seulement, la guerre de conquête ne les intéresse plus. Au lieu de songer au combat, ils songent maintenant à la grève ; au lieu de mettre leur idéal dans la bataille contre les armées de l’Europe, ils le mettent dans la grève générale où s’anéantirait le régime capitaliste[1]. »

Les théoriciens de la paix sociale ne veulent pas voir ces faits qui les gênent ; ils ont sans doute honte d’avouer leur poltronnerie, de même que le gouvernement a honte d’avouer qu’il fait de la politique sociale sous la menace de troubles. Il est curieux que des gens qui se vantent d’avoir lu Le Play n’aient pas observé que celui-ci avait sur les conditions de la paix sociale une tout autre conception que ses successeurs imbéciles. Il supposait l’exis-

  1. Ch. Guieysse, op. cit., p. 125.