Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/186

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ne prendrais rien en mauvaise part ; mais par malheur je n’ai pas le tapis magique pour vous transporter en tous lieux. Je ne puis vous voir en tiers quand je monte à cheval au bois de Boulogne avec un de mes amis. Bientôt après la première connaissance, il n’en est aucun que mes discours n’étrangent de moi. Quand enfin au bout d’un an, et bien malgré moi, ils me comprennent tout à fait, ils s’enveloppent dans la réserve la plus sévère et aimeraient mieux, je crois, que leurs actions et leurs pensées intimes fussent connues du diable que de moi. Je ne voudrais pas jurer que plusieurs ne me prennent pour Lucifer lui-même, comme dit M. de Soubirane dont c’est un des bons mots, incarné tout exprès pour leur mettre martel en tête.

Octave racontait ces étranges idées à sa cousine en se promenant dans les bois de Montlignon, à quelques pas de mesdames de Bonnivet et de Malivert. Ces folies occupèrent beaucoup Armance. Le lendemain, après que son cousin fut parti pour Paris, l’air libre et enjoué qui allait souvent jusqu’à la folie fut remplacé par ces regards attendris et fixes, desquels, quand Octave était présent, il ne pouvait détacher les siens.

Madame de Bonnivet invita beaucoup de monde, et Octave n’eut plus l’occasion de partir si souvent pour Paris, car madame d’Aumale vint s’établir à Andilly. En même temps qu’elle, arrivèrent sept ou huit femmes fort à la mode, et la plupart remarquables par le brillant de l’esprit ou l’influence qu’elles avaient obtenue dans la société. Mais leur amabilité ne fit qu’ajouter au triomphe de la charmante comtesse ; sa seule présence dans un salon vieillissait ses rivales.

Octave avait trop d’esprit pour ne pas le sentir, et les moments de rêverie d’Armance devinrent plus fréquents. De qui pourrais-je me plaindre, se disait-elle ? De personne, et surtout d’Octave moins que de personne. Ne lui ai-je pas dit