Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/195

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donné la mort, en punition de sa faiblesse et comme pour se faire réparation d’honneur ! — Oui, se disait-il, mon cœur est digne de mépris parce qu’il a commis une action que je m’étais défendue sous peine de la vie, et mon esprit est, s’il se peut, encore plus méprisable que mon cœur. Je n’ai pas vu une chose évidente : j’aime Armance et je l’aime depuis que je me suis soumis à entendre les dissertations de madame de Bonnivet sur la philosophie allemande.

J’avais la folie de me croire philosophe. Dans ma présomption sotte, je m’estimais infiniment supérieur aux vains raisonnements de madame de Bonnivet, et je n’ai pas su voir dans mon cœur ce que la plus faible femme aurait lu dans le sien : une passion puissante, évidente, et qui dès longtemps a détruit tout l’intérêt que je prenais autrefois aux choses de la vie.

Tout ce qui ne peut pas me parler d’Armance est pour moi comme non existant. Je me jugeais sans cesse moi-même et je n’ai pas vu ces choses ! Ah que je suis méprisable !

La voix du devoir qui commençait à se faire entendre prescrivait à Octave de fuir mademoiselle de Zohiloff à l’instant ; mais loin d’elle, il ne pouvait voir aucune action qui valût la peine de vivre. Rien ne lui semblait digne de lui inspirer le moindre intérêt. Tout lui paraissait également insipide, l’action la plus noble comme l’occupation la plus vulgairement utile : marcher au secours de la Grèce, et aller se faire tuer à côté de Fabvier, comme faire obscurément des expériences d’agriculture au fond d’un département.

Son imagination parcourait rapidement toute l’échelle des actions possibles, pour retomber ensuite avec plus de douleur sur le désespoir le plus profond, le plus sans ressource, le plus digne de son nom ; ah ! que la mort eût été agréable dans ces instants !