Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/283

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riant tristement et s’interrompant : ma vie est finie. Vixi et quem dederat sortem fortuna peregi[1].

Dans certains moments d’humeur sombre, Octave allait jusqu’à voir dans les manières tendres d’Armance si peu d’accord avec l’extrême retenue qui lui était si naturelle, l’accomplissement d’un devoir désagréable qu’elle s’imposait. Rien alors n’était comparable à la rudesse de sa conduite qui réellement avoisinait l’apparence de la folie.

Moins malheureux dans d’autres instants, il se laissait toucher par la grâce séduisante de cette jeune fille qui allait être son épouse. Il eût été difficile, en effet, de rien imaginer de plus touchant et de plus noble que les manières caressantes de cette jeune fille ordinairement si réservée, faisant violence aux habitudes de toute sa vie pour essayer de rendre un peu de calme à l’homme qu’elle aimait. Elle le croyait victime de remords et cependant éprouvait pour lui une passion violente. Depuis que la grande affaire de la vie d’Armance n’était plus de cacher son amour et de se le reprocher, Octave lui était devenu encore plus cher.

Un jour, dans une promenade vers les bois d’Écouen, émue elle-même par les mots tendres qu’elle se permettait, Armance alla jusqu’à lui dire, et elle était de bonne foi dans ce moment : J’ai quelquefois des idées de commettre un crime égal au tien pour mériter que tu ne me craignes plus. Octave, séduit par l’accent de la vraie passion et comprenant toute sa pensée, s’arrêta pour la regarder fixement et peu s’en fallut qu’il ne lui remît la lettre d’aveu dont il portait toujours les fragments sur lui. En portant la main dans la poche de son habit, il sentit le papier plus fin de la prétendue lettre destinée à Méry de Tersan et sa bonne intention fut glacée.

  1. En mourant abandonnée par Énée, Didon s’écrie : J’ai vécu, et cette destinée que la fortune avait tracée pour moi, je l’ai parcourue.