Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/67

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pauvre ami, vous n’avez pas eu de talent du tout, » j’en serai fâché, mais nullement surpris. Je sens cela souvent : quel œil peut se voir soi-même ? Il n’y a pas trois ans que j’ai trouvé ce pourquoi. Je vois clairement que beaucoup d’écrivains qui jouissent d’une grande renommée sont détestables ; ce qui serait un blasphème à dire aujourd’hui, sera une vérité incontestée en 1880. Mais sentir le défaut d’un autre est-ce avoir du talent ? Je vois les plus mauvais peintres voir très-bien les défauts les uns des autres : M. Ingres a toute raison contre M. Gros, et M. Gros contre M. Ingres. (Je choisis deux artistes dont on parlera peut-être encore en 1935.)

» Je devrais écrire ma vie ; je saurais peut-être, enfin, quand cela sera fini, dans deux ou trois ans, ce que j’ai été, gai ou triste, homme d’esprit ou sot, homme de courage ou peureux ; enfin, au total, heureux ou malheureux.

» J’aurais dû être tué dix fois, pour épigrammes ou mots piquants qu’on ne peut oublier ; et pourtant je n’ai reçu que trois blessures, dont deux sont peu graves, celles à la main et au pied gauches.

» Au fond, cher lecteur, je ne sais pas ce que je suis ; bon, méchant, spirituel, sot. Ce que je sais parfaitement, ce senties choses qui me font peine ou plaisir, que je désire ou que je hais.

» Un salon de provinciaux enrichis et qui étalent du luxe, est ma bête noire, par exemple. Ensuite, vient un salon de marquis et de grands-cordons de la Légion d’honneur, qui étalent de la morale. Pour moi, quand je vois un homme se pavanant dans un salon ( comme M. le comte de fraîche date, de S…, par exemple), avec plusieurs ordres à la boutonnière, je suppute involontairement le nombre infini de bassesses, de platitudes, et souvent de noires trahisons qu’il a dû accumuler pour en avoir reçu tant de certificats.

» Un salon de huit ou dix personnes aimables, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l’on prend du punch léger à minuit et demi, est l’endroit du monde où je me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j’aime infiniment mieux entendre parler un autre que de parler moi-même. Volontiers je tombe dans le silence du bonheur, et, si je parle, ce n’est que pour payer mon billet d’entrée.