Page:Stendhal - Lucien Leuwen, I, 1929, éd. Martineau.djvu/130

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dix-neuf lieues d’ici au Rhin, par la traverse. C’était un grand homme sec et pâle ; il avait de fières peurs, toujours.

— Et sa veuve ? dit Lucien, en riant.

— Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une rue qu’on appelle de Babylone, quel nom ! Vous devez connaître cela, monsieur. Elle a bonne envie de retourner à Paris ; mais le père s’y oppose et cherche à la brouiller avec tous ses amis ; il veut la circonvenir, quoi ! C’est que, pendant le règne des jésuites et de Charles X, M. de Chasteller, qui était fort dévot, a gagné des millions dans un emprunt, et sa veuve possède tout cet argent-là en rentes, et M. de Pontlevé veut mettre la main sur tout cela, en cas de révolution.

Chaque matin, M. de Chasteller faisait atteler sa voiture pour aller à la messe, à cinquante pas de chez lui ; une voiture anglaise de dix mille francs au moins qui, sur le pavé, ne faisait aucun bruit ; il disait qu’il fallait ça pour le peuple. Il était très fier de ce côté-là, toujours en grand uniforme le dimanche, à la grand-messe, avec cordon rouge par-dessus l’habit, et quatre laquais en grande livrée et en gants jaunes. Et avec cela, en mourant, il n’a rien laissé à ses gens, parce que, a-t-il dit au vicaire qui l’assistait, ce sont des jacobins. Mais