Page:Stendhal - Lucien Leuwen, I, 1929, éd. Martineau.djvu/79

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serai présenté à Napoléon, dans l’autre monde.

— Sans doute, me dira-t-il, vous mouriez de faim pour faire ce métier-là ? — Non, général, je croyais vous imiter. » Et Lucien rit aux éclats… « Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre véritable. Un caporal comme Hoche sortirait des rangs, un beau matin, et dirait aux soldats : Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se laisse pas bafouer par Nicolas[1].

« Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement en rallumant son cigare ; une fois la nation en colère et amoureuse de la gloire, adieu la liberté ; le journaliste qui élèvera des doutes sur le bulletin de la dernière bataille sera traité comme un traître, comme l’allié de l’ennemi, massacré comme font les républicains d’Amérique. Encore une fois nous serons distraits de la liberté par l’amour de la gloire… Cercle vicieux… et ainsi à l’infini. »

On voit que notre sous-lieutenant n’était pas tout à fait exempt de cette maladie du trop raisonner qui coupe bras et jambes à la jeunesse de notre temps et lui donne

  1. Épisode dangereux ! Mais c’est un républicain qui parle, ô Messieurs de la Police !