Page:Stendhal - Lucien Leuwen, I, 1929, éd. Martineau.djvu/86

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nel Filloteau. Là, pendant deux heures, il eut le courage de lui faire la cour ; il cherchait sérieusement à s’habituer aux façons d’agir militaires ; il se figurait que tous ses camarades avaient le ton et les manières de Filloteau. Cette illusion est incroyable ; mais elle eut son bon côté. Ce qu’il voyait le choquait, lui déplaisait mortellement. « Et pourtant je passerai par là, se dit-il, avec courage, je ne me moquerai point de ces façons d’agir et je les imiterai. »

Le lieutenant-colonel Filloteau parla de soi et beaucoup ; il conta longuement comme quoi il avait obtenu sa première épaulette en Égypte, à la première bataille, sous les murs d’Alexandrie ; le récit fut magnifique, plein de vérité et émut profondément Lucien. Mais le caractère du vieux soldat, brisé par quinze ans de Restauration, ne se révoltait point à la vue d’un muscadin de Paris arrivant d’emblée à une lieutenance au régiment ; et comme, à mesure que l’héroïsme s’était retiré, la spéculation était entrée dans cette tête, Filloteau calcula sur le champ le parti qu’il pourrait tirer de ce jeune homme ; il lui demanda si son père était député.

M. Filloteau ne voulait point accepter l’invitation à dîner de madame Leuwen,