Page:Stendhal - Lucien Leuwen, I, 1929, éd. Martineau.djvu/91

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« Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre ! » se dit Lucien, le cœur serré comme un enfant. Lui, accoutumé à ces figures brillantes de civilité et d’envie de plaire, avec lesquelles il échangeait des paroles dans les salons de Paris, il alla jusqu’à croire que ces messieurs voulaient faire les terribles à son égard. Il parlait trop, et rien de ce qu’il disait ne passait sans objection ou redressement : il se tut.

Depuis une heure Lucien marchait sans mot dire, à la gauche du capitaine commandant l’escadron auquel il devait appartenir ; sa mine était froide ; du moins il l’espérait, mais son cœur était vivement ému. À peine avait-il cessé le dialogue désagréable avec les officiers, qu’il avait oublié leur existence. Il regardait les lanciers et se trouvait tout transporté de joie et d’étonnement. Voilà donc les compagnons de Napoléon ; voilà donc le soldat français ! Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et passionné.

Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position. « Me voici donc pourvu d’un état, celui de tous qui passe pour le plus noble et le plus amusant. L’École polytechnique m’eût mis à cheval avec des artilleurs, m’y voici