Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/184

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ŒUVRES DE STENDHAL.

du pape. Un roi qui aurait gagné deux batailles en personne serait adoré des Français, et leur persuaderait bien vite que son gouvernement, quel qu’il fût, est dans la Charte. Nous n’avons réellement acquis que quatre points depuis Barnave, Sièyes et Mirabeau :

1° Le roi est obligé de choisir pour ministres des hommes qui sachent parler à la tribune, à peu près aussi bien que ceux des députés qui parlent le mieux.

2° Nous avons gagné le Charivari ; ce pas est immense. Les Français ont pris l’habitude de s’amuser le matin avec le journal ; cette habitude serait d’autant plus difficile à faire tomber, qu’ils font de l’esprit toute la journée avec l’esprit de leur journal. Le Charivari, à lui seul, rendrait impossible un second Napoléon, eût-il gagné dix batailles d’Arcole. Ses premiers pas vers la dictature, ses premiers airs de supériorité, loin de créer l'enthousiasme, seraient couverts de ridicule.

3° L’Europe se souvient encore avec respect que l’empire français s’étendait de Hambourg à Terracine ; voilà ce que la France doit à Napoléon, et Constantine vient de rafraîchir cette idée qu’elle n’aurait pas créée.

4° Les peuples de l’Europe, trompés par tant de promesses, savent bien que, si jamais ils accrochent la liberté, elle leur viendra de France ; c’est pourquoi ils ne lisent pas les journaux anglais, tandis qu’ils s’arrachent ceux de Paris. À Magdebourg, on me demandait l’an passé de quelle couleur étaient les cheveux de M. Granier-Pagès.


— Vienne, le 9 juin 1837.

Me voici arrivé à Vienne par une route abominable, toute de montées et de descentes ; deux ou trois fois ma pauvre petite calèche a été sur le point d’être brisée par les énormes charrettes à six chevaux venant de Provence. Et, ce qu’il y a de pis pour un grand cœur, je n’aurais pu me venger ; le moindre signe d’insurrection de ma part m’aurait valu les coups de fouet