Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/168

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ŒUVRES DE STENDHAL.

gorge élevée où est située la grande Chartreuse, et presque à l’instant la vue est devenue magnifique. Un homme d’esprit, mari d’une de ces dames, s’est écrié : « Voilà le bouchon d’une de nos bouteilles de vin de Champagne qui fait entendre un petit sifflement, tout le vin va se répandre. J’ai prétendu que dans cet air vif l’on prendrait un mal de tête horrible si l’on ne mangeait pas un peu, et l’on attaqua un des pâtés froids. C’était un coup de partie : les nerfs agacés se sont remis. Nous avions fait halte sous un grand fayard (hêtre).

Le chemin étroit que nous suivions depuis le Sapey est rempli de pierres à moitié arrondies par le frottement. Ces pierres roulent sur le chemin qui sert de lit à un petit torrent, toutes les fois qu’il pleut ; elles faisaient trébucher les petits chevaux de ces dames qui avaient peur, ne disaient mot depuis quelque temps, et n’étaient point du tout en état de goûter la sublimité du paysage. Notre petite halte leur a rendu toute la joie de la jeunesse.

On était fort gai en remontant à cheval, et nous parlions tous à la fois, lorsque nous avons aperçu la Chartreuse. C’est un bâtiment peu exhaussé, et qui se termine par un de ces toits en ardoises plus élevés à eux seuls que le bâtiment qu’ils couvrent. Un incendie ayant détruit la Chartreuse en 1676, tout ce que nous voyons ici est postérieur à cette année, et par conséquent fort médiocre en architecture. Ah ! si l’abbaye de Saint-Ouen était en ce lieu, ou le monastère d’Assise !

M. N…, le mari de la plus jolie femme, est possesseur d’une barbe superbe et de quelque instruction dont il nous fait part un peu trop libéralement ; son grand mérite est de défigurer les noms convenus des vieux personnages auxquels nous sommes accoutumés : il ne dit pas Clovis, mais Hlod-Wig ; Mérovée, mais Mere-Wig ; ce qui a l’avantage d’amener une dissertation à chaque nom. Je lui réponds en parlant de Virgilious et de Késar.

Ce fut en 1084, nous dit ce savant, que Bruno, né à Cologne d’une famille opulente, et docteur célèbre par son éloquence,