Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/262

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ŒUVRES DE STENDHAL.

c’est d’avoir à sa porte deux immenses éteignoirs. Dès qu’il a ces éteignoirs, il est respecté par le peuple et traité avec la plus haute considération dans la société. Il faut savoir qu’à Aix il y a noblesse d’épée et noblesse de robe ; on peut voir dans Saint-Simon quel pauvre rôle cette seconde noblesse jouait du temps de Louis XIV.

Avant la révolution, la seule noblesse d’épée avait à Aix le droit de faire précéder sa chaise à porteurs, ou son carrosse, de deux laquais portant des torches ; de là les éteignoirs.

Parmi la noblesse de robe, le seul premier président et le procureur général avaient le droit d’éteignoir. Le jour où ils faisaient placer ce meuble à leur porte était, dans toute l’étendue du mot, le plus beau jour de leur vie.

Heureux le gouvernement qui, pour récompenser le mérite, a de tels honneurs à sa disposition. Nais, de nos jours, de telles choses seraient bientôt gaspillées et par conséquent anéanties ; de là l’impuissance des gouvernements. Au lieu de ces tristes considérations politiques, que ne puis-je donner une idée des jolies petites passions qui animent la vie sociale en ce pays ! Figurez-vous quelque chose de cette amabilité et de cette joie qui précédèrent les élans de passion de 1789. J’avais beaucoup d’estime pour Dijon, mais il me semble qu’Aix va l’emporter dans mon esprit. Il y règne encore une grande différence de considération entre la noblesse de robe et celle d’épée.

Un des plus extrêmes contrastes que je connaisse, entre deux villes aussi rapprochées, ce sont les habitudes sociales d’Aix en Provence et celles de Genève.

Les gens du Midi ne font fortune à Paris qu’à la suite d’un travail excessif. C’est parmi eux que l’on trouve ces hommes victimes du travail qui, à cinquante ans, parviennent à l’aisance après avoir travaillé quinze heures par jour durant vingt-cinq années. Ce qui nuit au Méridional, c’est la passion qui éclate dans ses discours. À Paris, le travail n’est qu’un des éléments du succès, et certainement c’est le moins nécessaire. Le jeune