Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/348

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ŒUVRES DE STENDHAL.

scrit. Ces idées, semées avec soin, font tomber quelques jeunes soldats dans la maladie du pays ou nostalgie, et nuisent chez les autres aux merveilleux effets d’une nourriture passable.

Au contraire, les conscrits qui viennent de la Bourgogne et des bons pays de la France sont tout changés, et changés en mal, au bout de trois mois. C’est uniquement l’effet du changement total d’habitudes. On ne verrait plus cette tristesse si, au bout de quinze jours, on pouvait leur faire entendre des coups de fusil. On devrait diriger sur Constantine tous les conscrits de la Provence. Les Anglais, occupés des tours que leur jouent les Français du Canada, assez pervers pour imiter Hampden, ne s’en fâcheraient pas sérieusement. Au fait, l’Angleterre, grâce aux folies de M. Pitt, est en décadence, et ne se fâchera sérieusement de rien. Il faudrait une descente en Irlande pour lui faire prendre les armes.

Quand le sénat de Rome se voyait à bout de ruses et de fausses promesses, pour éviter une réforme évidemment juste, il suscitait une guerre. C’est dans ce moment que la religion rendait de grands services à cette aristocratie friponne : elle faisait du serment prêté au consul une chose sacrée.

Un de mes amis intimes, brave homme à demi fouriériste, et qui a le ridicule de prendre les choses au sérieux, sait que j’écris un journal et veut y écrire deux pages. Nous sortions d’un salon du parti contraire, et il était indigné. (Sensation de haine impuissante, que l’on peut éviter en ne voyant le monde qu’autant qu’il le faut, tout juste pour ne pas se rouiller.)

Quoi ! sur la terre, écrit mon ami le fouriériste, nous avons des maisons pénitentiaires, tout ce qui a un peu de sens ou un peu d’humanité tend à en établir, et vous nous prêchez un enfer éternel ! C’est là une idée du dixième siècle.

Quoi de plus opposé que la société industrielle et savante du dix-neuvième siècle, ayant pour mobile les jouissances de vanité et d’envie, et la société violente et désordonnée du dixième, où le mobile de chaque homme était le désir de n’être pas tué,