Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/96

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ŒUVRES DE STENDHAL.

désœuvrés de ma jeunesse. À Paris, je ne dors pas deux heures par nuit.

Je croyais terminer mon voyage à ma rentrée dans cette ville, le hasard en décide autrement. L’excellent et habile jeune homme qui devait aller tenir pour nous la foire de Beaucaire est souffrant, et je repars ce soir pour les rives du Rhône que je compte revoir dans cinquante heures.


— Tarascon, le 27 juillet.

À Beaucaire, il m’a été impossible d’écrire, la place me manquait pour cela. Un soir que je voulais dormir bien résolument, en dépit des puces et des cousins, je suis allé à une lieue de la ville. Le jour de mon arrivée à la foire, je me trouvai tellement ébahi par le tapage incroyable, que je fus, je crois, plusieurs heures sans me rendre compte de ce que j’éprouvais ; à chaque instant quelque ami me serrait la main et me donnait son adresse.

Dans toutes les rues, sur le pré, sur la rive du Rhône, la foule est continuelle ; à chaque instant quelqu’un prend son point d’appui sur vous à l’aide de son coude, pour se glisser en avant : on se presse, on se porte ; chacun court à ses affaires. Cette activité est gênante, et surtout offensante au premier moment, mais elle est divertissante. Des musiciens gesticulent et braillent devant une contre-basse et un cor qui les accompagnent ; des marchands de savonnettes vous poursuivent de l’offre de parfums de première qualité, qu’ils apportent de Grasse ; des portefaix vacillant sous des fardeaux énormes qu’ils portent sur la tête, vous crient gare quand ils sont déjà sur vous ; des colporteurs s’égosillent à crier le sommaire des nouvelles télégraphiques arrivant d’Espagne : c’est une foule, une cohue, dont à Paris on ne peut se faire une idée. Après plusieurs heures de badeauderie, je revins de mon étonnement ; je voulus prendre mon mouchoir, il avait disparu, ainsi que tout ce que j’avais dans mes poches. À Beaucaire, l’oreille est assiégée par toutes sortes de