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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

gréable ; nous approchions d’une rue dont les murs fort épais et assez élevés n’étaient composés que d’oignons et de gousses d’ail ; nous primes la fuite.

À l’extrémité du pré, où nous allions chercher un peu d’air dans le vain espoir de nous tirer de la foule énorme et de la poussière, nous trouvâmes une petite chapelle où l’on dit la messe.

— Voici enfin une maison où l’on ne vend rien, me dit M. Bigilion ; nous nous trompions, on y débitait à des Espagnols une quantité prodigieuse de rosaires.

Là nous fûmes recrutés par un limonadier, qui prétendit qu’il avait des limonades gazeuses excellentes, et qui depuis deux heures étaient dans la glace : nous le suivîmes en essayant de traverser la foule. Il s’agissait d’arriver à la Grande-Rue. Les cafés, les billards, les lieux où l’on danse sont placés dans la Grande-Rue, derrière laquelle s’étendent en longue file les loges des bateleurs, des faiseurs de tours, de ceux qui montrent des animaux vivants ou des grands hommes en cire. Il n’y avait de silence que dans le coin où l’on voyait Napoléon étendu sur son lit de mort à Sainte-Hélène. Il était en uniforme complet de capitaine du génie. Après l’instant de contemplation silencieuse, le garçon du bateleur éleva la voix et dit qu’il avait en sa possession particulière un mouchoir qui avait servi de serre-tête à l’empereur : chacun voulut toucher ce mouchoir, et l’on donnait deux sous au garçon, lequel était tellement sûr de ses auditeurs qu’il criait à tue-tête : « Messieurs, ceci est ma propriété particulière ; mais ne donnez rien si vous voulez, vous n’y êtes pas obligés. » Voyez, disais-je à M. de Sharen, combien Napoléon était sûr de l’amour des peuples ; jamais avec lui la liberté n’eût été possible.

Non-seulement les maisons de la ville, les baraques et les tentes du pré de la Madeleine sont remplies d’une immense population, mais le fleuve même, tout rapide qu’il est, est couvert de barques, dans chacune desquelles couchent huit ou dix per-