Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, I, 1928, éd. Martineau.djvu/147

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LE ROSE ET LE VERT

— On pourrait aller en Amérique, ou faire un voyage de trois ans autour du monde.

— J’y ai pensé. Que deviendrais-je si au retour je trouvais ma mère morte de chagrin. Et le front du jeune duc se contracta vivement.

— Que voulez-vous, monsieur le duc, reprit l’abbé après un moment de silence, chacun de nous s'il est honnête homme a un fardeau a porter ici-bas. Et l’homme qui n'est pas honnête a un fardeau bien plus grand, bien plus poignant, celui d’une mauvaise conscience.

Il y eut un grand silence, l’abbé aurait voulu que le pas suivant du raisonnement fût fait par le jeune duc, et il estimait assez son esprit pour l’espérer un peu.

Mais, chose singulière et triste effet de la morosité du XIXe siècle, ce jeune homme, beau, riche, distingué déjà à son âge, et qui était entré le premier à l’École Polytechnique, au lieu de songer au remords n'occupait son esprit qu’à sentir et se détailler son malheur. Quelle différence avec son père, se disait l’abbé ! Mais aussi le père à son âge n'avait pas cette charmante tournure.

— Mais, dit tout à coup l’abbé comme frappé d’une idée imprévue, j’étais hier dans une maison dont vos raisonnements sur votre position me rappellent tout à