Page:Stevenson - Saint-Yves.djvu/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Elle était peinte en effet, peinte en jaune, pendant que nous y étions ; et l’uniforme rouge des soldats qui nous gardaient se mêlait à notre livrée de prisonniers pour produire un singulier mélange des deux teintes qui sont, à ce qu’on assure, la couleur du diable. Souvent je regardais mes compagnons de captivité, et je sentais se soulever ma colère à voir ces braves ainsi parodiés. Et puis je me voyais moi-même, en imagination, et je rougissais de honte. Il me semblait que mon port le plus élégant ne pouvait que mieux accentuer l’insulte d’un pareil travesti. Je me rappelais les jours où je portais le simple, mais glorieux uniforme du soldat ; et je me rappelais aussi, remontant plus haut dans le passé, combien de soins avaient pris, pour former mon enfance, de nobles, belles, gracieuses créatures… Mais je ne veux point évoquer deux fois ces tendres et cruels souvenirs ; ils auront leur place plus loin, et c’est d’autre chose que j’ai à m’occuper ici. La perfidie du gouvernement anglais ne s’avouait nulle part plus à découvert que dans cette livrée qu’on nous imposait. Ou plutôt, je me trompe ; il y avait un des détails de notre régime où cette perfidie éclatait mieux encore : on nous interdisait de nous faire raser plus de deux fois par semaine ! Pour des hommes qui ont aimé toute leur vie à être rasés de frais, peut-on imaginer un affront plus irritant ? Le lundi et le jeudi étaient les jours où l’on nous rasait. Représentez-vous, dans ces conditions, l’aspect que je devais offrir le dimanche soir ! Représentez-vous la mine que je devais avoir dès le samedi ! Et c’était précisément le samedi qui était le grand jour pour nos visiteurs.

Ceux qui venaient nous voir étaient de toutes qualités, hommes et femmes, gras et maigres, laids et plus jolis. Ces derniers, à dire vrai, n’étaient point fréquents ; et cependant, assis dans mon coin et tout honteux de mon apparence grotesque, mainte fois j’ai goûté le plaisir le plus fin, le plus rare, et le plus délicieux, en apercevant à la dérobée une paire d’yeux que je ne devais plus ja-