Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 10.djvu/58

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à prix débattu et convenu, leur poignard à qui veut se délivrer d’un ennemi. Paris regorge de filles perdues, de courtisanes de tout étage ; jamais la corruption, dont la royauté, l’Église, la seigneurie donnent de si scandaleux exemples, n’a exercé plus de ravages. Une maladie honteuse, importée d’Amérique par les Espagnols après les conquêtes de Christophe Colomb, empoisonne la vie jusque dans sa source. Paris offre un mélange sans nom de fanatisme, de débauche et de férocité : au-dessus de la porte des lupanars, on voit des images de saints et de saintes dans leurs niches, devant lesquelles, voleurs, meurtriers, courtisanes se découvrent ou s’agenouillent en passant ; les Tire-laine, les Guilleris, et autres brigands, font brûler des cierges à l’autel de la Vierge ou dire des messes pour le bon succès de leurs crimes ; la superstition progresse en raison de la scélératesse. L’on cite des médecins communiant chaque semaine, et qui, d’accord avec d’impatients héritiers, empoisonnent dans des breuvages pharmaceutiques leurs riches malades dont la succession se fait trop attendre ; l’on ne recule plus devant d’effroyables forfaits, surtout depuis que les indulgences papales, vendues à beaux deniers, assurent aux criminels absolution et impunité. Les vertus domestiques, les bonnes mœurs, semblent réfugiées au sein des familles qui ont embrassé la réforme et pratiquent de leur mieux la morale évangélique ; ainsi la famille de Christian l’imprimeur avait trouvé la paix et le bonheur du foyer jusqu’au jour fatal où commence cette légende.

C’était vers le milieu du mois d’août 1534, Christian Lebrenn occupait alors à Paris une modeste demeure située vers le milieu du pont au Change ; presque tous les ponts, bordés de maisons, forment ainsi des rues au-dessous desquelles passe la rivière. Au rez-de-chaussée se trouvait la cuisine, où l’on prenait ses repas ; derrière cette salle, dont la porte et la fenêtre donnaient sur la voie publique, était une pièce où couchaient Hervé, fils aîné de Christian, et son frère Odelin, apprenti armurier chez maître Raimbaud. Mais à l’époque de