Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/144

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victimes sans merci ni recours, grand nombre de seigneurs ayant dans leurs domaines droit de haute et basse justice ; — les exactions, les violences des soldats, auxquelles sont exposées les populations des villes et des champs ; — la profonde irritation de la bourgeoisie des grandes villes, telles que Rennes et Nantes, qui, chaque jour, accablée de nouveaux impôts, se voit menacée d’une ruine prochaine ; — enfin, l’irritation non moins grande du Parlement de Bretagne, outré de voir promulguer sans sa sanction des édits bursaux qu’il eût refusé d’enregistrer, édits tellement onéreux, que la gêne, la détresse, la misère, pèsent chaque jour davantage sur toutes les classes de cette province. Tel est, monsieur, le résumé succinct de votre rapport, appuyé de faits empreints, je le répète, d’une douloureuse et incontestable réalité… Vous ajoutez que, selon vos propres observations, le mécontentement est arrivé à ce point, par suite du ruineux et cruel despotisme de Louis XIV, qu’un soulèvement général est imminent et peut éclater à la moindre occasion ?

— Oui, monsieur, — répondit Salaün Lebrenn, — telle est ma conviction.

— Elle me paraît parfaitement fondée. Cependant, monsieur, — reprit Jean de Witt, — permettez-moi de vous faire observer qu’en de si graves conjonctures, l’on doit surtout se défendre d’illusions… illusions d’autant plus excusables, mais aussi d’autant plus susceptibles de nous égarer, qu’elles naissent d’un généreux espoir…

— Soyez-en certain, monsieur, mes vœux ne m’abusent pas, — répondit Salaün Lebrenn. — L’état des esprits, en Bretagne, offre, il est vrai, des chances de succès à notre cause commune, celle de l’humanité ; mais je suis loin de m’aveugler sur plusieurs conséquences possibles du soulèvement que je prévois. Il m’a paru néanmoins opportun de profiter de l’occasion afin de tenter, sinon d’abattre, du moins de refréner la tyrannie qui épuise, dégrade, opprime la France et a déjà porté un coup terrible à votre république, notre alliée naturelle… Ce qui prouve une fois de plus, monsieur,