Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/228

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Plouernel, verte, orange et argent, accompagnait Berthe. Ses beaux traits pâles et souffrants, révélaient les lents et profonds ravages d’une maladie de langueur dont elle relevait à peine. L’amaigrissement de ses joues faisait paraître d’une grandeur presque démesurée ses yeux noirs brillants d’un éclat fiévreux. La touchante mélancolie de sa physionomie, quelque chose de douloureusement abattu, de brisé dans son attitude, donnait un charme nouveau, irrésistible, à l’ensemble de la personne de mademoiselle de Plouernel ; son laquais, effrayé de la bagarre à travers laquelle il ne put pénétrer, tourna bride et accourut au galop avertir sa maîtresse que le passage était impossible. Celle-ci, surprise et alarmée des clameurs qu’elle entendait surgir du rassemblement, dont elle se trouvait encore éloignée d’une centaine de pas, envoya son écuyer s’enquérir de la cause de ce tumulte. Il obéit et, arrivant près d’un groupe de femmes fuyant éplorées, il eut, par elles, connaissance des événements précédents, et revint apprendre à sa maîtresse que le bailli du comte de Plouernel voulait saisir les attelages de plusieurs vassaux qui se rendaient au temple pour célébrer un mariage. L’on allait enfin arrêter le père de la mariée, accusé de braconnage, et une rixe s’était élevée entre les paysans et des soldats du régiment de la Couronne, chargés de prêter main-forte au bailli du comte et à un huissier du fisc. Saisie de pitié, mademoiselle de Plouernel, donnant un léger coup de houssine à sa haquenée, se dirigea au galop vers le lieu du rassemblement, malgré les prières et les appréhensions de son vieil écuyer.

La plupart des paysans, préoccupés de leurs femmes et de leurs enfants, et subissant l’influence de la terreur que leur inspiraient les soldats, avaient répondu avec mollesse et hésitation à cet appel plus courageux que réfléchi de Tankerù : — Désarmons les habits rouges ! — Mesure à laquelle Salaün Lebrenn s’était opposé de tous ses efforts, sentant le péril d’une lutte inégale et inopportune. Il résulta de ces irrésolutions que trois ou quatre soldats, d’abord désarmés, reprirent leurs armes et, ainsi que leurs compagnons, chargèrent et bles-