Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/329

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


jet de son criminel… mais il se peut qu’à mon insu ce monstrueux scélérat, dont la tête est mise à prix et qui s’appelle Nominoë Lebrenn… se soit introduit chez moi… quelques gens du bourg de Mezléan ayant déclaré avoir vu, au commencement de la nuit, un homme sortir des bois et rôder du côté du manoir, ajoute l’officier. Sur ce, je donnai le bonsoir à cet Amadis et me voici… Étais-je donc outrecuidante, ami, en prétendant que tout dépendait un peu de la façon de demander les choses ?

Nominoë a écouté Berthe avec un muet ravissement ; le sang-froid, la fine et douce raillerie, le tact exquis, le charme irrésistible qu’elle montre en cette occurrence, frappent d’autant plus le jeune homme que jamais Berthe jusqu’alors ne lui avait apparu sous ce séduisant aspect. Puis, revenant à des pensées plus hautes qui donnent à ses traits une expression grave et tendre, mademoiselle de Plouernel reste un moment pensive, recueillie, ne remarquant pas que Nominoë, toujours assis derrière la table et de qui la main est cachée par la cassette, a paru frappé d’une idée subite et s’est mis à écrire rapidement en consultant ses souvenirs.

— Et maintenant, ami, écoutez-moi sans m’interrompre, — poursuit Berthe ensuite de quelques instants de réflexion. — Dans une heure, le jour aura paru. Il faut qu’avant une heure nous ayons pris et accompli une résolution ; vous savez la mienne : elle est arrêtée dès longtemps ; vous avez dû vous en convaincre par la lecture de la lettre que je vous écrivais ; et, à ce sujet, deux mots encore sur le passé… Lors même que la mort de cette douce enfant, votre fiancée, n’eût pas déjà rendu notre mariage impossible, il le fût devenu en raison de votre fatale rencontre avec mon frère. Vous l’avez frappé de l’épée. Il vous avait, je le sais, outragé ; il avait formé sur moi des projets odieux. Je ne l’affectionnais plus ; je ne l’estimais pas, mais je ne pouvais accepter votre main, rougie du sang de mon frère ! Enfin, si légitime que fût la révolte dont il mourait victime, vous étiez l’un des chefs de cette révolte. Un abîme nous