Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/331

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l’île de Sèn, offrit en sacrifice, il y a des siècles, son sang innocent aux dieux de la Gaule ! Je me plaisais sur cette grève solitaire, toujours battue des vents et des flots. Parfois, je gravissais, à l’aide de marches grossières, taillées dans le granit, la plus élevée des pierres de Karnak ; elle se termine par une sorte de plate-forme, et souvent je pensais à m’élancer de là dans les vagues dont l’écume bouillonne au pied de ce dolmen. Eh bien ! le croiriez-vous, j’étais retenue par la crainte de me briser à moitié sur les rochers, de me mutiler hideusement, d’être trouvée vivante encore par quelque pêcheur, rapportée au manoir en un pitoyable état, et de faire ainsi mourir de douleur et d’effroi ma pauvre nourrice. D’autres fois, je songeais à imiter votre aïeule Hêna, je songeais à trancher d’une main ferme ce fil léger qui retient ici-bas notre existence captive… mais ma main pouvait manquer de force, et ces mêmes désagréments d’une demi-mort se représentaient à mon esprit… Enfin, le hasard me servit à souhait : un jour, Marion m’apprit d’aventure qu’un sien parent soufflait… de plus, il se ruinait, ainsi que tant d’autres, en voulant découvrir la pierre philosophale… Ces souffleurs, je le savais, experts en alchimie, trouvent souvent dans leurs alambics ce qu’ils n’y cherchent pas : des poisons subtils, étranges, effrayants, dont notre temps, hélas ! n’a vu que trop le redoutable emploi ; entre autres la poudre de succession… Une idée me frappe, je pars avec Marion pour Vannes, où demeurait ce bonhomme… je lui promets une riche récompense s’il me prépare un breuvage mortel, d’un effet sûr, et qui, si cela se pouvait, me laissât jusqu’au dernier moment mon entière liberté d’esprit… Le souffleur, séduit par l’appât du gain, met au feu ses cornues ; et, pour me prouver l’efficacité de son art, sa préparation achevée, il sort pendant un moment et revient apportant… quoi ? un chat noir !… Ce chat noir me surprend fort, ajoute Berthe en souriant. — « Voyez l’effet de mon philtre ! » — me dit le souffleur avant que j’aie pu m’opposer à cette méchante expérience, — « voyez ! » — Et il introduit une goutte du breuvage dans la gueule