Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/81

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»… Il n’y a pas un château que ces paysans ne fassent trembler par leurs attroupements et par les cruautés qu’ils exercent sur les particuliers, tant des gros bourgs que de la campagne, et encore plus sur la Noblesse et sur l’Église même, en qui il semble qu’ils n’aient plus croyance, ainsi qu’ils en avaient au passé, faisant signer à tous les gentilshommes et ecclésiastiques qu’ils ne prétendront plus désormais ni rentes, ni dîmes sur eux. Voyez, je vous supplie, Monsieur, jusques où va l’aveuglement de ces pauvres misérables, et le châtiment qu’ils s’attireront tôt ou tard, etc., etc.

» …… Il n’y a que du peuple et des paysans révoltés dans la campagne, qui assassinent les gentilshommes. Pour peu que ceux-ci eussent de troupes pour les soutenir, il serait aisé de venir à bout de cette canaille, que l’ont aura assurément de la peine à réduire sans cela, d’autant plus qu’à mesure que l’on apaise les uns, les autres se révoltent ailleurs. Vous jugez bien, Monsieur, de la détresse où peut être à présent M. le duc de Chaulnes, de se voir dénué de troupes dans Port-Louis, pour châtier les rebelles de Basse-Bretagne, tandis que dans la Haute, madame la duchesse de Chaulnes est exposée à la fureur du peuple de Rennes.

»… Pour moi, Monsieur, il y a huit ou dix jours que je m’avisai d’envoyer à M. le duc de Chaulnes, au Port-Louis, un des missionnaires de mon séminaire, qui est Bas-Breton de naissance, qui parle très-bien la langue du pays. et qui est très-doux et très-insinuant parmi le peuple, afin que, sous prétexte de s’en aller voir ses parents jusques à Saint-Pol de Léon, il traversât toute la Basse-Bretagne et allât entretenir comme de lui-même tous les paysans en langage bas-breton, au défaut de leurs curés, en qui ils n’ont plus de croyance, et qu’il tâchât à réduire ces paroisses mutinées à venir trouver M. le duc de Chaulnes, par leurs députés, pour implorer la clémence du roi par son entremise et obtenir leur pardon. »

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Et maintenant, nous le demandons au lecteur : cet ensemble de dépêches de M. le duc de Chaulnes, de M. le marquis de Lavardin, et de M. l’évêque de Saint-Malo (un prélat et deux grands seigneurs, l’un gouverneur de province, l’autre commandant pour le roi : l’on ne saurait les soupçonner de partialité) ; cet ensemble de dépêches ne prouve-t-il pas que les terribles représailles des nouveaux Jacques de Bretagne ont eu la même cause que la grande Jacquerie du quatorzième siècle, à savoir : les cruels traitements, les exactions dont la noblesse et le clergé accablaient les populations rustiques ? Aussi comment s’étonner que des populations à demi sauvages, écrasées de mépris, de misères, d’exactions, conduites à coups de bâton, et que l’on ménageait aussi peu que des animaux, éprouvant un jour le vertige du désespoir, se révoltent enfin contre leurs oppresseurs séculaires, veuillent briser un joug intolérable, et rendent coup pour coup, cruauté pour cruauté, à ces prêtres, à ces seigneurs, qui, jouissant d’un rang élevé, éclairés, raffinés par l’éducation, vivant dans l’abondance et ne songeant pourtant qu’à augmenter leur superflu par les moyens les plus odieux, triplaient les revenus de leurs domaines seigneuriaux, en imposant à leurs vassaux des taxes exorbitantes, et poussaient ainsi les malheureux à d’horribles extrémités. Enfin, et remarquez, chers lecteurs, cette différence capitale entre la Jacquerie du quatorzième siècle et la Jacquerie de Bretagne du dix-septième siècle ; les paysans, progrès immense, tentent un moyen de conciliation avant de recourir aux armes ; ils formulent leurs griefs, règlent leurs intérêts dans le Code paysan et le présentent à la sanction de leurs seigneurs. Ceux-ci repoussent avec dédain cette transaction… les paysans en appellent alors à la force, suprême appel des opprimés.

Donc, nous étions dans la rigoureuse réalité historique en affirmant, au commencement de cette introduction que le soulèvement de 1675, qui s’étendit non-seulement à la Bretagne, mais à la Guyenne, au Languedoc, à la Saintonge et au Dauphiné, soulèvement auquel s’associèrent plus ou moins ouvertement la bourgeoisie, et notamment le parlement de Bretagne, avait eu pour origine : — la tyrannie de Louis XIV, — l’énormité des impôts, — la misère publique, — les violences et les exactions de la noblesse et du clergé envers leurs vassaux ; — et, enfin, les violences, les pilleries des gens de guerre. Ce dernier point reste à établir, et, malheureusement, les preuves surabondent ; mais avant de les mettre sous les yeux de nos lecteurs, nous citerons seulement pour mémoire quelques fragments d’une dépêche relative à l’insurrection qui éclata à Bordeaux, presque en même temps que l’insurrection de Bretagne ; car, nous le répétons, le mécontentement, la misère et l’irritation contre Louis XIV avait envahi presque toute la France.

M. de Sève, intendant de Guyenne, écrit à Colbert :

Bordeaux, 17 juin 1675................................

« …… Depuis la grande rébellion, les esprits des artisans de Bordeaux paraissaient, la semaine passée, dans un assez grand calme ; j’y vois présentement un peu plus d’agitation. Après en avoir cherché la cause avec soin, et entretenu en particulier quelques-uns des chefs du parti, je ne doute plus que les procureurs, les huissiers et les notaires, ne travaillent tous les jours à entretenir le feu. Les bayles et syndics des métiers et ceux des artisans qui avaient paru les plus échauffés dans les derniers désordres, semblaient mieux disposés, et presque tout le peuple était dans les mêmes sen-