Page:Sue - Martin l'enfant trouvé, vol. 3-4.djvu/428

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Malgré ce misérable accoutrement, ou plutôt à cause du contraste qu’il offrait avec la figure si belle et surtout si distinguée de cet homme, il était impossible de n’être pas frappé de son aspect : faisant quelques pas dans le cabaret, il s’approcha davantage de l’endroit où je me trouvais, seulement alors je m’aperçus que sa démarche était un peu chancelante, et que son regard avait parfois cette fixité morne, particulière à l’ivresse.

Par hasard ou par choix, après quelques moments d’hésitation, cet homme se dirigea de mon côté, partie de la salle où toutes les tables étaient vacantes sauf celle que j’occupais, et il vint s’établir à ma droite.

Après s’être assis pesamment, comme si ses jambes eussent été alourdies, il resta un moment immobile, puis il ôta sa casquette et crut la placer sur le long banc où nous occupions deux places, mais cette casquette tomba à mes pieds.

Cédant à un mouvement de prévenance naturelle, augmentée peut-être par l’impression que me causait l’aspect de ce personnage, je me baissai pour ramasser sa casquette, et je la replaçai sur le banc ; mon nouveau voisin s’en aperçut… alors, avec un accent de douceur et de parfaite courtoisie, il me dit, en s’inclinant de mon côté :

— Mille pardons de la peine que vous avez prise, Monsieur, mille grâces de votre obligeance.

Je n’avais, de ma vie, eu la moindre idée de ce qu’on appelle le grand monde ; mais, à ces seules paroles, je ne sais quel instinct me dit qu’un homme du grand monde ne se serait pas autrement exprimé, et n’eût pas